Dans un contexte épidémique moribond, l’offre culturelle dématérialisée est au centre de toutes les attentions : après la musique et la vidéo, c’est désormais la lecture numérique qui explose, avec de nouveaux acteurs innovants qui tentent de casser les codes. 

Le livre est sans doute le dernier marché culturel à n’avoir pas pleinement opéré sa mutation numérique : là où les industries de la musique et de la vidéo misent désormais tout sur les offres en streaming et les abonnements, l’édition française peine à trouver sa place sur le terrain du digital. La faute à un marché du livre de poche historiquement bien implanté, mais aussi à une résistance à la dématérialisation – en grande partie alimentée par les éditeurs eux-mêmes, mais aussi par certains médias prescripteurs très attachés au support.


Selon le Baromètre des Usages du Livre numérique et audio 2020 (SNE/Sofia), seuls 25 % des Français déclaraient avoir déjà lu un livre en numérique. À titre de comparaison, aux États-Unis, pays d’Amazon et du Kindle, 52 % des Américains possédaient une liseuse électronique, selon une étude Statista de 2020. Et si le marché de l’ebook connaît une croissance régulière sur le territoire français, elle demeure néanmoins lente.

Pourtant, là où la dématérialisation pourrait ne pas être un sujet urgent en temps normal, il en va autrement en situation de pandémie mondiale : depuis le samedi 31 octobre et l’annonce d’un nouveau confinement par le Premier Ministre Jean Castex, les librairies ont fermé leurs portes, bientôt suivies par les rayons livres des grandes surfaces culturelles (Fnac, Cultura, etc) et des supermarchés. Un éditeur spécialisé en littérature de genre explique : « L’effet du premier confinement a été spectaculaire sur nos ventes en dématérialisé. En quelques jours, nos ventes numériques ont été multipliées par 2, par 3, voire plus sur certains secteurs comme la romance et le polar, déjà très prisés des lecteurs numériques. La pandémie a clairement contribué à populariser de nouveaux usages, et notamment le streaming : ce deuxième confinement le confirme. »

La lecture sur tablettes et smartphones n’aurait pas dit son dernier mot ? C’est en tout cas l’avis de plusieurs start-up spécialisées dans le divertissement littéraire, qui veulent s’affranchir des contraintes de l’ebook pour proposer des solutions de lecture plus proches des usages des digital natives. Car le confinement n’a pas apporté que des mauvaises nouvelles : les usages de lecture numérique en streaming ont littéralement explosé.

Cet été aux États-Unis, Radish a levé plus de 60 millions de dollars : spécialisée dans la lecture sérielle, et en particulier dans la romance, l’entreprise se pose en alternative à l’industrie culturelle d’un côté et à Amazon de l’autre. En France, c’est la start-up Rocambole qui fait figure d’outsider 100% français. Lancée en 2019 par cinq associés, Rocambole est décidée à « remettre de la lecture dans notre quotidien » : grâce à un format court (des épisodes de 5 min de lecture) et à un catalogue de plus de 80 séries « addictives », l’entreprise veut prouver qu’elle peut se placer en véritable alternative dans un marché qui peine encore à faire sa mue – un boulevard pour ce genre de nouvelles propositions ambitieuses.

François Delporte, CEO de Rocambole, explique : « Nos smartphones nous accompagnent vraiment partout : ils sont toujours là quand nous avons besoin d’eux. Mais il peut y avoir cet effet pernicieux, qui nous conduit à passer des heures sur un écran sans rien faire d’autre que de scroller des vidéos marrantes. À ce titre Rocambole propose une alternative à toutes ces choses qui nous volent du temps. La promesse, c’est de reprendre le contrôle avec du contenu de qualité, éditorialisé comme dans une grande maison d’édition, mais sans les contraintes physiques. » Et Julien Simon, directeur éditorial, d’ajouter : « Rocambole ne concurrence ni les libraires, ni les éditeurs traditionnels : en incitant des gens qui n’avaient pas cette habitude ou qui l’avaient perdue à lire davantage, on crée des habitudes. Ce sont des gens qui pousseront peut-être à nouveau la porte d’une librairie quand celles-ci rouvriront. »

L’application, souvent présentée comme le « Netflix de la lecture », reprend tous les codes de son homologue : présentation élégante, vignettes graphiques, classification par genre et par durées, découpage par épisode. François Delporte explique : « On peut le regretter ou pas, mais Netflix a créé des habitudes d’utilisation. Rocambole utilise ces habitudes pour les mettre au service de la lecture. Et ça marche plutôt bien puisque plus de 30% de nos séries sont lues d’une traite. C’est le retour du binge-reading, mais sur smartphone. »

L’application, qui compte à ce jour plus de 30.000 utilisateurs, vient de clôturer une levée en seed de 350 000 € et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : selon ses fondateurs, la lecture en numérique est enfin prête à décoller. « Le confinement a au moins eu ceci de positif qu’il nous a permis de faire connaître le service. Maintenant, on doit étendre cet usage au plus grand nombre et montrer que nous tenons là une alternative crédible aux géants américains qui ne manqueront pas d’arriver », conclue François Delporte.

Après avoir pris du retard à l’allumage, la lecture semble définitivement investir le terrain du streaming payant : une bonne nouvelle pour les lecteurs qui peinaient parfois à trouver leur compte en termes de qualité sur les grandes plateformes gratuites à la Wattpad. Reste à savoir si les usages suivront, et si la tendance de consommation de divertissement dématérialisé confirme sa trajectoire à la hausse. 

 


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