Les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis s’intensifient encore. Outre Atlantique, on accuse la Chine de mobiliser sa monnaie, le yuan, afin de prendre un avantage commercial. La menace d’une guerre des monnaies n’est pourtant pas nouvelle. Dans toute altercation commerciale, l’ajustement des taux de change est souvent une conséquence naturelle de l’augmentation des droits de douane, d’une croissance affaiblie ou d’une action de la banque centrale visant à minimiser le contrecoup.

Donald Trump a ainsi menacé d’imposer des droits de douane sur les derniers 300 milliards de dollars d’importations chinoises, et les économistes s’attendaient alors à voir un yuan affaibli et un dollar renforcé. Mais lorsque le yuan a évolué selon les prévisions, le président Trump a demandé à ce que la Chine soit qualifiée de « manipulateur de monnaie » et a pressé le Fonds monétaire international (FMI) d’intervenir. Malgré les protestations étatsuniennes, le FMI ne dispose pas de suffisamment de preuves permettant de condamner la Chine.

Quelle que soit la posture politique adoptée, cette mesure devrait faire des heureux, mais également des malheureux. Toute augmentation significative de la valeur d’une devise pourrait décupler les risques du marché et entraîner un important risque de défaillance dans l’Empire du Milieu.

 

Un yuan bon marché profite aux consommateurs américains

La monnaie chinoise s’est dépréciée et a atteint le seuil historique de USD/CNY = 7. Les marchés sont donc sous tension et craignent de voir se répéter la conjoncture de 2015-16 : à l’époque, alors que l’économie mondiale subissait une crise énergétique, les flux de capitaux sortants de la Chine ont atteint des sommets et les investisseurs se sont faits plus prudents.

 

Depuis 2016, les choses ont bien changé. La Chine a restreint son contrôle des capitaux et a limité la spéculation sur le yuan. Elle a ainsi conféré plus de pouvoir à la Banque populaire de Chine, puisque celle-ci fixe la cible du taux de change quotidien de la monnaie.

Paradoxalement, alors que les États-Unis craignent que la Chine dévalue sa devise pour contre-attaquer dans cette guerre des monnaies, les données objectives suggèrent qu’elle a en fait soutenu le yuan ces dernières années. Tandis que la Chine tente de rééquilibrer son économie, de l’industrie aux services, le pays s’est concentré sur l’amélioration du pouvoir d’achat de ses consommateurs, avec notamment une augmentation des salaires et un parti pris en faveur d’une devise plus forte.

La mise en place d’un taux de change effectif (TCE) réel permet d’estimer que le yuan est aujourd’hui 13,4 % au-dessus de sa moyenne sur 15 ans, alors que le dollar n’est qu’à 10,3 %. En d’autres mots, la devise chinoise semble avoir été plus appréciée que le dollar ces dernières années.

Les grands gagnants de cette récente dépréciation sont assurément les consommateurs américains. Les importations en provenance de Chine sont désormais moins chères, atténuant ainsi l’augmentation des droits de douane. Les entreprises américaines qui importent en Chine bénéficient également de cette mesure.

Le dollar américain tire également profit de cette dépréciation, puisqu’il a tendance à agir comme devise anticyclique. Si la croissance mondiale accélère par rapport à celle aux États-Unis, le dollar tend à fléchir. En revanche, si l’économie américaine devance le reste du monde, alors le dollar gagne en force, comme c’est le cas actuellement.

Ainsi, alors que Donald Trump s’obstine sur les droits de douane, la croissance mondiale va se retrouver assiégée et les risques géopolitiques seront décuplés. Cette situation devrait stimuler la demande du dollar, le renforçant par la même occasion et allant donc à l’encontre du souhait du président américain, qui réclame une monnaie faible.

 

La Chine et l’immobilier sont perdants

Le consommateur chinois est sans aucun doute pénalisé. Une monnaie faible entraîne une hausse des prix à l’importation et fait baisser le niveau de vie en Chine. Les produits de base sont particulièrement touchés, car leurs prix sont fixés en dollars. L’augmentation de leur prix va exercer une pression sur les coûts de production, diminuer les marges des entreprises et ralentir les dépenses publiques.

L’affaiblissement du yuan constitue également un risque pour la dette non financière des entreprises chinoises, émise en dollars américains. Elle représente non loin de 850 milliards de dollars et son montant a triplé depuis 2014. Entre-temps, les banques ont aussi émis 670 milliards de dollars de titres d’emprunt. Ensemble, ces deux dettes représentent plus de 11 % du PIB chinois. Les défauts de paiement sont par ailleurs en hausse et devraient dépasser les niveaux records atteints en 2018.

 

Les promoteurs immobiliers sont particulièrement vulnérables, car bon nombre d’entre eux ont tiré profit de l’endettement bon marché ces dernières années. Le secteur de l’immobilier représente à lui seul la moitié de la dette à haut rendement asiatique et près de 15 % de l’ensemble du marché obligataire.

Des données récentes montrent un ralentissement généralisé dans le secteur du logement. Puisqu’il est peu probable que le gouvernement chinois stimule l’immobilier, les entreprises ne seront plus soutenues et vont se retrouver seules aux prises avec une lourde dette. Compte tenu de la dépréciation de la monnaie, les défauts de paiement pourraient également s’accélérer.

 

La guerre des monnaies freine la croissance

Indépendamment des gagnants ou des perdants de cette situation, à long terme la guerre des monnaies est un jeu à somme nulle. Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine représentent un risque majeur pour la croissance mondiale, et la poursuite des provocations pourrait bien entraîner une récession prématurée. Les enjeux sont cruciaux pour les deux parties : la Chine veut conserver son accès aux marchés et à la technologie des États-Unis, tandis que Donald Trump, en quête d’un nouveau mandat, cherche à préserver le leadership de son pays.

Néanmoins, si le président Trump cède trop facilement, il devra répondre aux critiques dénonçant le sabotage d’une opportunité permettant à la Chine de libéraliser son économie. Une trêve ou un accord devrait être précipité si les marchés boursiers s’insurgent, ou si le ralentissement économique semble inévitable. Sans cela, une guerre froide commerciale pourrait se poursuivre, opposant deux nations ouvertes à la communication, mais concernées avant tout par le statu quo. Dans ce scénario, la Chine attend les prochaines élections présidentielles américaines, et espère voir un président plus conciliant au pouvoir dès l’an prochain. Donald Trump mise plutôt sur un ralentissement de la croissance, qui devrait faire céder la Chine.

L’attente devient dans tous les cas de plus en plus dangereuse pour cette guerre des monnaies, car la confiance de l’économie et de marchés peut s’effriter rapidement et laisser peu de place à une action politique permettant de modifier la dynamique. La voie la plus probable est celle d’une prudence croissante des marchés ou d’une reprise des défauts de paiements en Chine, qui imposerait un accord, faisant alors reculer le risque géopolitique.