Après les fusillades au Texas et dans l’Ohio le week-end dernier, le débat éternel du contrôle des armes à feu a refait surface. Si la National Rifle Association (NRA) joue un rôle central au cœur de ces discussions, peu d’attention est en revanche accordée à l’industrie des armes elle-même et à ses liens avec la NRA. Il est aujourd’hui grand temps de se pencher sur les armuriers et le rôle qu’ils jouent aux États-Unis.

Les États-Unis sont le premier marché pour les fabricants d’armes, qu’ils soient américains ou européens. En Europe, les leaders du marché sont notamment Beretta et Glock, et ces groupes exportent des millions d’armes outre-Atlantique chaque année. Le marché américain représente d’ailleurs la plus grande partie de leurs recettes. Si les Américains représentent moins de 5 % de la population mondiale, ils possèdent pourtant plus de 40 % des armes à feu de la planète. Le débat public se concentre majoritairement sur les fusillades, comme celles à El Paso et à Dayton le week-end dernier, mais en réalité la violence liée aux armes à feu est devenue le lot quotidien de nombreux Américains. Selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, 39 773 décès par arme à feu ont eu lieu aux États-Unis en 2017. Parmi ceux-ci, environ un tiers étaient des homicides, les deux tiers restants, des suicides. En comparaison, au Japon, un pays trois fois plus petit que les États-Unis, seuls 44 homicides par balle ont été enregistrés sur ces huit dernières années. La principale différence réside dans la détention d’armes, qui est 150 fois supérieure au pays de l’Oncle Sam par rapport au Japon.


Bien qu’il soit difficile d’établir des chiffres précis, un article écrit par Aaron Karp en 2018 pour le projet de recherche indépendant Small Arms Survey établit que 393 millions d’armes à feu sont détenues par des Américains, soit plus d’une par habitant. Si la proportion de foyers possédant une arme à feu est en baisse, de nombreux propriétaires d’armes en font des collections et des réserves. Le deuxième pays ayant la détention d’armes à feu la plus élevée est l’Inde, un pays avec quatre fois plus d’habitants qu’aux États-Unis, où environ 71 millions d’armes circulent entre les mains de la population. En Occident, ces chiffres sont bien plus faibles. En Allemagne par exemple, on compte 15,8 millions d’armes à feu pour 82 millions d’habitants.

Les premiers bénéficiaires de cette passion américaine pour les armes à feu restent bien entendu les fabricants d’armes. Les armuriers ont mis sur pied une industrie d’une valeur de 8 milliards de dollars, et ce secteur demeure l’un des plus obscurs de l’économie étatsunienne. Les deux principaux fabricants, Ruger et Smith & Wesson, sont côtés en bourse et doivent donc dévoiler les résultats financiers. Pour leurs concurrents privés en revanche, les chiffres sont inconnus.

Plutôt que de reconnaître les implications de leur activité et d’agir en conséquence, avec de la prévention au grand public par exemple, les armuriers n’ont fait qu’aggraver la situation. Ils ont notamment commercialisé des fusils d’assaut proches de certains modèles militaires, comme celui utilisé lors de la tuerie de masse qui a coûté la vie à 22 personnes à El Paso. En 1994, le Congrès des États-Unis avait voté une loi interdisant la vente d’armes d’assaut pour une durée de dix ans, mais l’interdiction n’a pas été renouvelée par la suite. Au lieu d’accepter cette restriction a priori raisonnable, les fabricants d’armes à feu et leurs alliés ont en effet préféré se mobiliser pour éviter le renouvellement de la loi en 2004, et s’emploient régulièrement à bloquer les initiatives visant à interdire de nouveau la vente de fusils d’assaut.

Les fabricants d’armes à feu déclinent toute responsabilité pour la distribution ou la vente de leurs produits, préférant fermer les yeux sur l’attribution des armes à feu aux États-Unis. En renonçant à s’engager dans la surveillance du secteur, les armuriers évitent ainsi toute implication dans le développement de procédures concernant la vérification des antécédents des acquéreurs, les délais d’attente ou les défilés d’armes.

À ce sujet, les fabricants d’armes à feu se sont trop souvent reposés sur la NRA afin de contrecarrer le contrôle des armes. Avec plus de 5 millions de membres et 400 millions de dollars de recettes annuelles, la NRA et ses alliés représentent l’une des forces politiques les plus puissantes du pays. Ils soutiennent par ailleurs financièrement non loin de 300 membres du Congrès des États-Unis. Il y a 50 ans, dans une publication intitulée « Americans and Their Guns » publiée en 1967, la NRA affirmait qu’elle n’était « affiliée à aucun fabricant d’armes ou de munitions, ou tout autre revendeur ou marchand d’armes à feu et de munitions ». Depuis, cette position indépendante a bien évolué. Selon des documents de la NRA, l’association reçoit chaque année le soutien financier d’environ 30 armuriers. 

Et maintenant ? Alors que le débat fait rage au lendemain de nouvelles fusillades, le Congrès des États-Unis se doit d’exiger une plus grande transparence financière de la part des fabricants d’armes américains et européens, avec notamment un état des lieux plus clair de leurs liens avec la NRA. De plus, les militants pour un renouvellement de l’interdiction des armes d’assaut et d’autres réformes de bon sens doivent davantage attirer l’attention du public sur l’effet néfaste des armuriers dépourvus d’éthique qui placent le profit avant la sécurité des citoyens.