Dans notre précédent article relatif au plan « France 2030 », nous évoquions un des enjeux du numérique consistant en la formation, l’attraction et la fidélisation de talents à même de soutenir les innovations et développements à venir, sur fonds de compétition mondiale. Outre cette thématique, d’autres enjeux existent dans la filière numérique, notamment l’enjeu de souveraineté et d’éthique.


La souveraineté numérique est un sujet encore peu démocratisé mais bien présent dans l’univers de la FrenchTech. Elle est au cœur des actions de l’ISN (Institut de la Souveraineté Numérique) et de France Digitale par exemple, mais aussi de collectifs comme Playfrance qui rassemblait déjà fin 2020 650 entrepreneurs, pionniers et décideurs du numérique français.

L’enjeu est en effet de taille face aux grands acteurs du numériques qui dominent le marché international. Derrière le terme de souveraineté numérique, plusieurs sujets s’invitent : la course mondiale au leadership numérique, Internet ayant ouvert un terrain de jeu où les Etats peinent à faire la loi, l’accès et la maitrise des données par des monopoles américains ou chinois pouvant aller jusqu’à menacer les souverainetés nationales avec des problématiques d’espionnage, de cybersécurité.

La souveraineté nationale vise donc la préférence nationale ou européenne dès lors qu’il s’agit d’intégrer des solutions numériques, en faisant connaitre les acteurs locaux et leurs solutions auprès des décideurs publics notamment et des acteurs privés également, là où les géants du web occupent des monopoles.

Maya Noël, Directrice Générale de France Digitale, défend cet enjeu mais rappelle également qu’il ne s’agit pas d’être naïfs sur ces questions. Les alternatives européennes existent, mais un certain retard technologique a été pris et reste difficile à rattraper, le temps que des champions européens puissent rivaliser avec les monopoles installés. Dès lors qu’il s‘agit de marchés publics, il est risqué par exemple d’opter pour des solutions nouvelles portées par des start-up qui ont encore des fondements fragiles. De plus le rythme long de ces marchés ne correspond pas au rythme de développement des start-up. Une transition doit donc s’opérer et sur ce temps, il est essentiel de diffuser les avancées technologiques et industrielles françaises et européennes pour qu’elles prennent progressivement leur place et parviennent à concurrencer sérieusement des Google, Amazon, Microsoft, Facebook ou Apple. En l’absence de champions européens, il est aujourd’hui illusoire de prôner l’impasse totale sur les technologies de ces acteurs, qui sont indéniablement performantes. Nos champions émergent doucement; avec OVH par exemple, récemment entré en bourse en dépit de quelques incidents sur ses datacenters. La confiance se construit dans le temps. Les alliances avec les solutions dominantes du marché sont donc nécessaires à la bonne marche de l’économie. La parade de l’Europe est pour le moment de réglementer son espace numérique et d’imposer à ces géants de se conformer à ces règles pour prévenir les risques de cybersécurité ou de menace de souverainetés étatiques. Il reste toutefois à s’assurer de la mise en application du respect de ces réglementations et à renforcer les mesures coercitives afin de décourager les tentatives d’abus. Il s’agit d’un sujet aussi géopolitique, diplomatique que technologique.

Passons à l’enjeu éthique 

Cette problématique se cristallise essentiellement sur les technologies relatives à l’intelligence artificielle et aux algorithmes. L’IA suscite méfiance et vigilance sur différentes dimensions : la sécurité des données, la consommation d’énergie mais aussi les biais que comportent et colportent les algorithmes qui fondent l’intelligence artificielle. Même si le débat peine à se démocratiser aujourd’hui, les algorithmes sont omniprésents dans la plupart des solutions numériques et les réseaux sociaux. Tous nos contenus numériques passent par une sélection assurée par ces filtres conçus par des ingénieurs, conduisant à maintenir chacun dans sa zone de confort intellectuelle, sa zone d’opinion. Le risque est évidemment de manipuler les masses et d’isoler les courants de pensées et de rendre difficile les débats d’idées. Comment progresser intellectuellement et être maître de son cheminement intellectuel si des mains invisibles sélectionnent avec soin ce qui nous est donné à voir ? La curiosité intellectuelle demande alors un effort important.

Là encore, les collectifs d’experts et salons comme IA for good, Tech for good, ou encore France Digitale une nouvelle fois, endossent ce rôle de sensibilisation à ces enjeux. L’Europe espère également pouvoir réglementer les développements des IA et être faire de lance d’une intelligence artificielle éthique.

Fait rassurant, certains investisseurs sont également de plus en plus imprégnés de ces enjeux et visent à intégrer ces paramètres d’éthique et de responsabilité dans la sélection des projets qu’ils souhaitent soutenir. Selon Maya Noël, cette sensibilité repose sur une lame de fond culturelle en Europe, les européens étant particulièrement attentifs aux enjeux climatiques, éthiques et plus généralement de développement durable.

Gageons alors qu’en 2030, ces tendances seront mieux ancrées encore dans les pratiques des entrepreneurs, investisseurs mais aussi acteurs publics, grands groupes industriels. Peut-être est-ce là la voie du leadership européen, dans le secteur du numérique et au-delà ?