Fondatrice de la start-up drômoise Euveka, Audrey-Laure Bergenthal révolutionne le marché de la mode avec son robot mannequin connecté et évolutif, capable de s’adapter à toutes les morphologies. Un concept très innovant, primé au dernier CES de Las Vegas. Et une success-story qui s’annonce pour une femme d’affaires qui attire déjà l’attention de toutes les grandes marques de la mode.

 


D’où vous est venue l’idée de créer un mannequin connecté, vous qui étiez avocate ?

Après des études de droit à Harvard, j’ai travaillé dans un cabinet d’avocats sur la propriété industrielle et les brevets, et ne pensais alors pas me diriger vers la robotique. Ma mère me disait qu’elle ne trouvait jamais de vêtements bien adaptés à sa morphologie. J’ai voulu voir s’il existait des mannequins robots capables de s’adapter aux différentes morphologies. Il n’y avait rien. C’est alors que m’est venue l’idée d’un mannequin connecté, évolutif et anthropomorphique, capable de suivre les changements du corps. Par exemple, une sportive qui taille du 38, n’a pas le même 38 qu’une femme sédentaire. Un 38 à 16 ans, n’est plus le même à 60. Les personnes âgées ont leur corps qui change….

J’ai donc lancé Euveka en 2011, une start-up spécialisée dans les technologies robotiques liées à la morphologie et au biomimétisme, qui fabrique et développe des mannequins-robots évolutifs et connectés pour assister les professionnels du textile dans le prototypage et la vente de vêtement sans essayage. Nos mannequins sont pilotés par un logiciel de conception dédié aux professionnels du textile, de la haute couture au prêt-à-porter, mais également sur des secteurs plus techniques comme le sport, le médical et la sécurité.

Est-ce un pari risqué de créer une telle entreprise ?

Se lancer dans l’entrepreneuriat c’est à la fois une traversée en solitaire, en raison d’un sentiment intime me confirmant que ma décision est la bonne malgré les obstacles ; et, en même temps, sans équipe et sans écosystème privé ou public on ne peut pas avancer. Donc réussir seule avec une idée c’est très difficile. Il faut que le projet soit soutenu. Et il l’a été ! Euveka a obtenu une première levée de fonds de 1,1 million d’euros en 2015 puis 2,4 millions en 2017.

Emineo est votre premier mannequin connecté : comment se présente-t-il ?

C’est un mannequin connecté et évolutif, piloté par le logiciel de conception Mimeo. Il peut évoluer intégralement ou par zone, en hauteur ou en largeur, selon un barème de corps et de vêtement. Evolutif de la taille 36 à 46, Emineo se déforme en moins d‘une minute. Le logiciel assiste le professionnel dans tout le processus de création et validation du modèle grâce à l’édition de fiches techniques prêtes à l’envoi. C’est un mannequin qui a pris en compte les problématiques petites et grandes tailles, l’obésité, la femme enceinte, le corps vieillissant, l’hyper musculature pour la sécurité et le sport, le handicap, l’atrophie et l’hypertrophie dans le médical.

Ce mannequin peut-il révolutionner le monde de la mode ?

Oui car les mannequins traditionnels à forme fixe oublient des segments entiers de la population. Emineo est le premier à traiter la diversité morphologique et il y a une vraie demande du consommateur d’aller vers de la personnalisation dans l’univers de la mode, qu’il s’agisse du vêtement prêt-à-porter, sport, médical, handicap… Le mannequin est un pivot pour permettre à une industrie textile de prendre le virage de la personnalisation, ce que j’appelle l’industrie textile 4.0. Et doit permettre aux marques d’avoir une souplesse, une précision maximale dans leur  volonté d’être adaptée à leur marché, de faire des collections en fonction des tranches d’âge et des typologies morphologies (méditerranéennes, asiatiques…).

Quel est l’avenir d’Euveka depuis Emineo ?

Après plus de six ans de R&D avant de voir le jour il y a un an et demi, Emineo était encore en test client en 2017. Et maintenant que nous le commercialisons, mon carnet de commandes est quasiment bouclé pour cette année, avec 80 mannequins-robots rien qu’en France. Les premiers seront livrés à partir du printemps, pour des locations à 3.000 euros par mois. LVMH va faire partie de nos partenaires et nous venons de lancer un programme d’incubation à Station F.

Nous avons été primés au salon CES (Consumer Electronic Show) de Las Vegas en janvier. Et j’ai le projet d’ouvrir dans un horizon proche une unité aux Etats Unis car nous avons été contactés par plusieurs grands noms américains où la demande sur le marché du vêtement pour l’obésité est importante.

Quant à l’entreprise, on ne cesse de croître. Nous sommes passés de 3 à 27 salariés en 2017 et nous allons tripler les effectifs d’ici à la fin 2018. Et le chiffre d’affaires, de zéro l’an dernier, devrait se situer autour de 5 millions cette année.

Vous évoquez souvent le concept de « mass customization » : qu’entendez-vous ?

Nous souhaitons devenir leader de la personnalisation industrielle, ce que j’appelle « la mass customisation ». Cela consiste à permettre une personnalisation à chaque étape de la fabrication d’un vêtement, une technologie innovante qui cible le consommateur au cœur de ses besoins. Le client doit être au centre de l’innovation. Il s’agit de donner à l’industrie textile des outils pour qu’elle soit rentable en mettant au point des produits rapidement tout en ayant de la flexibilité et de l’agilité pour être plus réaliste dans sa stratégie et son déploiement afin de s‘adresser plus directement à ses clients.

Euveka est engagée dans une démarche environnementale : pouvez-vous détailler?

L’industrie textile est considérée comme la 2ème industrie la plus polluante au monde. Tous les ans en France, ce sont 70% des vêtements jetés qui finissent dans une décharge ou à l’incinérateur. Le gaspillage textile est donc une réalité. Nos solutions technologiques sont développées pour réduire considérablement le nombre de prototypes, notre logiciel de pilotage permet de suivre avec précision chaque étape de la création d’un vêtement, du moulage aux retouches finales pour éviter ainsi les erreurs et les tonnes de textiles jetés à la poubelle. 

Chez Euveka, nos produits sont éco-conçus et garantis sans obsolescence programmée. Nos packagings sont recyclables et durables. Notre entreprise repose sur une logique environnementale interne et externe, de la production au recyclage, nous mettons tout en oeuvre pour minimiser au maximum notre empreinte écologique.

Euveka s’engage également dans la formation ?

Former les créateurs et les futurs professionnels aux technologies d’aujourd’hui c’est assurer la prospérité de l’avenir de l’industrie textile. La formation dans les entreprises et les écoles sur des outils adaptés sont essentiels pour rester compétitif et continuer à innover sur le marché. 

Ici, nous mettons tout en oeuvre pour accompagner efficacement chaque professionnel du secteur public ou privé dans le virage de la personnalisation industrielle grâce à nos formations. Et nous avons même une offre spécialement dédiée aux écoles de modélistes pour qu’elles disposent d’outils à la pointe de la technologie pour travailler.

… et revendique sa dimension sociale et solidaire : pourquoi ?

Je suis très attachée à la dimension sociale et solidaire car il me semble important d’avoir un impact positif sur le monde. Nous menons diverses actions sociales comme confier une partie de nos assemblages à des Esat. Nous aidons et suivons des projets de jeunes entrepreneurs pour les aider à se structurer et participons à des programmes scolaires dans les quartiers défavorisés. Nous soutenons activement des programmes dans des écoles d’ingénieurs pour permettre à des étudiants d’effectuer leur stage de fin d’étude au sein d’Euveka. En interne nous suivons un programme d’innovation sociale pour se construire sur un modèle d’entreprise libérée et devenir un “Best place to work”.