Américaine installée à Paris, Cynthia Liebow a créé sa maison d’édition, Baker Street, en 2007. Son objectif initial est de mieux faire connaître et aimer les auteurs américains et anglais au public français. Une nouveauté : ouvrir son catalogue à des auteurs francophones sur des sujets très contemporains.

 

Quelles sont les grandes étapes de votre parcours ?

J’ai découvert Paris à l’âge de 18 ans, lors d’un stage d’été chez Fauchon, comme confiseuse. J’avais envie d’y revenir pour poursuivre des études. Après avoir terminé ma licence de lettres à l’Université de Princeton, je suis revenue faire une maîtrise à Paris avec la New York Université, puis une maîtrise de littérature française à Jussieu, et enfin un doctorat à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales sous la direction du grand théoricien de la littérature, Gérard Genette. Comme mon père qui était professeur d’université, j’étais partie pour suivre un cursus universitaire. J’ai enseigné à la Sorbonne et à Nanterre, mais un jour j’ai eu l’occasion de travailler comme lectrice dans une première maison d’édition, Denoël. J’ai trouvé que c’était un univers fascinant. Pendant une dizaine d’années j’ai essayé de conjuguer l’enseignement et l’édition, mais j’ai fini par laisser tomber graduellement l’enseignement pour devenir éditrice à temps plein. C’est ainsi que j’ai dirigé des collections de littérature étrangère successivement aux Editions Denoël, puis chez Buchet/Chastel, et enfin chez Flammarion.

 

Comment sont nées les éditions Baker Street ? 

éditions Baker Street - cythia Liebow américaine

J’ai créé Baker Street en 2007. Au départ, c’était une filiale des éditions du Seuil, mais elle est devenue indépendante à partir de 2011. C’était un processus naturel et logique, la continuation de ce que je faisais depuis des années dans plusieurs grandes maisons d’édition, mais avec plus d’indépendance et de pouvoir de décision. Cela dit, j’ai continué à suivre une ligne éditoriale qui n’était pas fondamentalement différente : principalement la traduction d’auteurs anglais ou américains avec de la fiction, des documents, de l’humour, du dessin… J’ai ajouté quelques auteurs français, mais le plus souvent il s’agit de livres traitant encore de sujets anglo-saxons.

 

Quels sont les défis que vous avez dû relever pour créer votre maison ? 

Diriger une petite maison indépendante, cela implique de maîtriser bien plus de domaines qu’une simple éditrice : fabrication, marketing, comptabilité, presse et promotion, diffusion et distribution, sans oublier une foule de tâches administratives. On s’aperçoit qu’il n’y a pas que l’éditorial qui compte, même si ce sont le choix et la qualité des livres qui définiront une maison et en détermineront le succès. Non seulement il est difficile de tout maîtriser, mais il y a toujours trop de choses à faire à la fois. D’un autre côté, il y a aussi beaucoup de bonheurs quotidiens dans ce métier : faire de belles rencontres, découvrir des talents, partager des œuvres qui comptent, apporter du plaisir, du bonheur, du rire aux lecteurs. Et puis c’est un monde fait d’imprévus et de surprises, une vie d’aventures en quelque sorte. Je suis quelqu’un qui aime la fantaisie et j’ai de la chance : c’est un métier où il y en a encore beaucoup !

 

Quels sont vos meilleurs souvenirs ? 

Quelques prix littéraires qui nous ont fait très plaisir, comme le prix du Meilleur Livre étranger pour les Mémoires d’Antonia Fraser sur son mari, le prix Nobel de littérature Harold Pinter, et leur histoire d’amour (assez sulfureuse à l’époque et copieusement chroniquée dans les tabloïdes, car chacun avait quitté son époux ou épouse pour l’autre.) Il y a eu aussi le Grand Prix de l’Héroïne Madame Figaro pour les Mémoires de Madeleine Malraux, la veuve d’André Malraux. Et tout récemment le prix Sherlock, de la Société Sherlock Holmes de France, pour « Le Détective détraqué », un recueil de pastiches plein de charme autour du célèbre détective. Au fait, si la maison s’appelle Baker Street, c’est en hommage à Sherlock Holmes et à mon père, qui fut un grand spécialiste du limier de légende qui vivait, comme chacun le sait, au numéro 221b Baker Street, à Londres.

Je me rappelle aussi certaines soirées-événements que nous avons organisées autour de la parution d’un livre : lectures au théâtre, tables rondes, expositions, toujours accompagnées de signatures bien sûr, cela ajoute une touche de « fête ». Qu’il y ait vingt personnes ou deux cents dans l’assistance, ce sont toujours des moments de gaieté, de créativité, de chaleur et d’amitié.

 

Que dire aux femmes qui désirent entreprendre mais qui n’osent pas?

Il faut être vraiment motivée et prête à faire des sacrifices, car ce n’est pas une vie très facile : il y a beaucoup plus de responsabilités et de soucis que dans la vie d’une salariée – mais aussi beaucoup plus d’indépendance, de possibilité d’avoir de l’impact, de prendre les choses en main et de peser sur les situations. Il faut être réactive et pleine de ressources pour trouver des solutions quand les difficultés se présentent, ce qui est inévitablement le cas.

 

Quelle est l’énergie qui vous porte le plus ?

Celle d’œuvrer pour un idéal et de donner du bonheur aux gens : qu’il s’agisse d’aider les auteurs à réaliser leurs rêves, de toucher les lecteurs ou de leur apporter du plaisir et des découvertes, puis de parler et de faire parler d’idées, de sujets et de thèmes importants. C’est alors qu’on se sent utile : on est au service des autres, au même titre qu’un médecin ou un pompier, mais en moins dramatique heureusement !

Les livres ne sont pas simplement des histoires ou des divertissements, il s’agit le plus souvent de thèmes importants autour de débats de société, d’art, de politique, et de tous les aspects de la culture. Ainsi, je publie les Mémoires de Shimon Peres, « Aucun rêve n’est impossible », un pionnier qui a consacré sa vie à construire l’état d’Israël pour que le peuple juif ait enfin un refuge après l’Holocauste. Et deux romans qui parlent de liberté : « Un amour de liberté » de Nathalie Salmon évoque la saga de la Statue de la liberté qui reste, en ces temps de controverse sur l’immigration, un beau symbole de tolérance et d’humanité, et « La Manufacture des histoires » de Luc Fivet, qui est une vibrante défense de la littérature dans un monde de manipulation médiatique, politique et culturelle. Et à la rentrée, un livre-pamphlet du journaliste et grand connaisseur de l’Amérique, Jean-Luc Hees, contre Donald Trump, qui s’appellera « Trump Fiction ». Voilà un message qui est plus qu’utile – il est nécessaire !

 

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