La guerre des messageries d’entreprise fait rage. Derrière le pure-player Slack, sa croissance vertigineuse et ses 16 milliards de dollars de valorisation boursière, 2 mastodontes tentent d’imposer leurs alternatives. Facebook avec son produit Workplace, qui a annoncé 2 millions d’utilisateurs quotidiens en début d’année (contre 10 millions du côté de Slack). Et surtout Microsoft avec sa plateforme Teams, qui revendiquait fièrement début juillet avoir dépassé Slack, en atteignant 13 millions d’utilisateurs.

 

Les analyses de ce match se réduisent bien souvent à un comparatif purement fonctionnel, parce que ce sont des services de messagerie… donc à première vue tout à fait interchangeables. Nous pensons qu’un autre angle est bien plus intéressant : celui des partis pris culturels et du discours que chaque solution adopte. Bref, des 3 visions du travail qui se font face.

Des messageries aux philosophies différentes

Commençons par Microsoft. Teams semble concevoir le travail comme une somme d’outils car le service de messagerie est avant tout créé pour s’intégrer à la suite Office et en faciliter l’usage. Le mot-clé mis en avant est d’ailleurs “efficacité” : communication, collaboration… tout est sujet à gains d’efficacité, par exemple en travaillant à plusieurs en même temps sur un document Word ou Excel. La vision du travail qui se dessine en creux est celle d’une recherche permanente de la productivité, une fin en soi : peu importe la tâche considérée, ce qui compte est de l’accomplir le plus vite possible.

Workplace conçoit lui le travail comme une somme de connexions entre employés. Facebook est déjà bien connu pour considérer sa plateforme comme un graphe social, c’est-à-dire un réseau fait de l’ensemble des relations entre ses membres. La même approche prévaut dans son service dédié aux professionnels : connecter les membres entre eux est le mot d’ordre affiché, et l’on trouve même une fonctionnalité de représentation de l’organigramme, le graphe “corporate” par excellence ! 

L’ambition affichée par Workplace est d’inciter les entreprises à “opter pour une culture de la vitesse et de la transparence”, en particulier par la centralisation du partage d’information au sein d’un fil d’actualités unique. 

Pour finir, Slack conçoit lui le travail comme une somme d’interactions entre collaborateurs. C’est-à-dire le produit des connexions plutôt que ces dernières en tant que telles. Cela est évident dans la conception du produit : le moteur de recherche est centré sur les informations, pas sur les collègues. A l’origine, le nom de la startup était d’ailleurs un acronyme, qui soulignait bien cette orientation : Searchable Log of All Conversations and Knowledge. Des conversations et du savoir qui se matérialisent bien sûr dans toute organisation par des outils (Google Docs, Dropbox, Trello…) dont Slack se veut un point d’entrée unifié, en offrant 1.500 intégrations d’applications à ses utilisateurs – c’est presque 10 fois plus que Teams.

Cette centralisation des interactions appuie certes un discours de gain d’efficacité, mais qui relève ici d’un mode d’empowerment, pas d’une finalité ultime. Car toute l’ambition de Slack est de redonner de la marge de manoeuvre aux collaborateurs pour qu’ils puissent exprimer leur créativité et s’atteler à des problématiques qui font sens.

Des messageries qui offrent chacune leur vision du monde

Aucune technologie n’est conçue ex nihilo ; chacune incorpore une certaine vision du monde. Somme d’outils servant la productivité, somme de connexions offrant vitesse et transparence, ou somme d’interactions libérant la créativité, les 3 leaders américains de la messagerie d’entreprise qui bataillent en ce moment en sont une parfaite illustration. Des conceptions à bien garder en tête au moment de choisir l’une ou l’autre, sachant que ce sont parmi les applications que les employés utilisent le plus chaque jour.