Stewart Butterfield, PDG de la plateforme collaborative Slack, est passé maître dans l’art de la collecte de fonds face à ses homologues de la Silicon Valley. Le cofondateur de l’application de messagerie professionnelle a levé 1,27 milliard de dollars ces dix dernières années. Ainsi, quand Slack a été introduite en bourse jeudi dernier, Stewart Butterfield a utilisé la méthode de la cotation directe, qui n’implique pas de levée de capitaux frais. La cotation directe permet au contraire de rendre liquides les parts des investisseurs et des employés, sans pour autant les diluer, alors que ce serait le cas pour une Initial Public Offering (IPO) classique.

C’est une bonne nouvelle pour les premiers investisseurs de Slack, les concepteurs de logiciels et de réseaux sociaux qui devraient toucher des dividendes importants depuis que leurs actions sont cotées en bourse (NDRL : lors de son premier jour en bourse, les titres Slack ont démarré à 38,5 $, soit 48 % de plus que le prix attendu, permettant ainsi d’atteindre une capitalisation boursière de 20 milliards de dollars). Stewart Butterfield et ses associés, Cal Henderson, cofondateur de Slack, et deux anciens collègues de Flickr ont réussi leur pari.

Mais ils ne sont les seuls. Quelques années avant que les deux fondateurs ne fassent appel à des sociétés de capital-risque comme SoftBank, ils ont sollicité des amis, pour la plupart des fondateurs de la tech : Jeff Weiner de LinkedIn, Patrick et John Collison de Stripe, Anthony Casalena de Squarespace, Biz Stone de Twitter, David Sacks de Yammer et Jeremy Stoppelman de Yelp. Chacun a donc acquis des parts en financement d’amorçage.

Slack n’était pas la seule entreprise à chercher le soutien d’autres bailleurs de fonds. De Airbnb à Uber, en passant par Pinterest et Stripe, de nombreuses entreprises de tech prestigieuses ont pour investisseurs des PDG de licornes. Les chèques de ces derniers, d’une valeur souvent comprise entre 25 000 $ et 100 000 $, sont de marques de confiance et de solidarité, mais permettent également aux investisseurs de faire de la gestion de patrimoine et d’éviter de passer à côté d’un placement qui pourrait s’avérer fructueux. Ces investissements témoignent aussi d’une tendance plus générale dans la Silicon Valley qui consiste à renforcer le pouvoir des entrepreneurs. Ce réseau relativement restreint illustre bien la manière dont la Silicon Valley enrichit toujours plus un groupe sélect de dirigeants chevronnés. Cet effet de richesse explique à la fois l’emprise durable de la région sur la création de start-up, mais également la similitude de leurs fondateurs, qui sont encore trop souvent des hommes blancs.

Margaret O’Mara, professeure à l’Université de Washington qui a consacré une partie de sa carrière à l’étude de l’histoire moderne de la Silicon Valley, explique : « C’est à la fois la plus grande force et le talon d’Achille de la Silicon Valley. Les champions des générations précédentes choisissent les futurs champions. En se faisant mentors, ils donnent un coup de pouce à certaines entreprises. Le cercle vertueux, qui pour certains est un cercle vicieux, se répète encore et toujours ».

Le Wall Street Journal prévoyait que la valorisation de Slack s’élèverait à 16 milliards de dollars lors de sa première journée, jeudi dernier. Mais l’entreprise a terminé avec un résultat nettement supérieur (20 milliards de dollars). Et bien que Slack n’émette pas de nouvelles actions ou ne perçoive pas d’argent de la cotation, ses dirigeants comme Stewart Butterfield et ses investisseurs étaient susceptibles de bénéficier d’un premier jour de forte croissance, comme ce fut le cas ces derniers mois avec les introductions en bourse des entreprises de logiciels Zoom (+ 81 % la première journée), PagerDuty (+ 60 %), CrowdStrike (70 %). La participation d’environ 7 % de Stewart Butterfield vaut maintenant environ 1,6 milliard de dollars.

Mais les petits cercles d’entrepreneurs comportent leur lot d’inconvénients : ils ont tendance à faire circuler la richesse parmi les dirigeants non officiels de la Silicon Valley (des hommes blancs privilégiés). Pourtant il existe quelques exceptions. Troy Carter, un ancien cadre afro-américain de Spotify, a fondé la société Atom Factory et a investi dans Slack et Uber. Ann Miura-Ko, de la société de capital-risque Floodgate et lauréate de la Midas List, a investi très tôt dans l’application Lyft. Mais les fondateurs historiquement sous-représentés dans la tech n’ont pas eu autant de fonds pour financer la prochaine génération, et les premiers investissements dans les licornes d’aujourd’hui ont été faits il y a des années. Les vainqueurs de la prochaine décennie seront probablement différents, notamment grâce aux groupes d’investissement spécialisés tels que #Angels et Portfolia.

Au fur et à mesure que ces réseaux d’investisseurs prolifèrent et que de plus en plus de fondateurs et de PDG issus de milieux sous-représentés réussissent financièrement, l’investissement providentiel pourrait bien devenir la solution. Puisque les investisseurs providentiels n’ont pas de règles concernant la nature de leurs investissements (comme c’est le cas pour les investisseurs qui répondent à des bailleurs de fonds institutionnels), ils peuvent se rendre utiles en investissant dans des groupes sous-représentés. L’expérience de Tina Sharkey le confirme. Lorsqu’elle fonde la société de commerce électronique Brandless, elle met un point d’honneur à exploiter les financements de femmes dirigeantes, dont Sarah Leary (cofondatrice de Nextdoor) Katie Stanton (investisseuse chez #Angels et ancienne cadre de Twitter), Mindy Grossman (de WW International) et plus récemment Serena Williams. Pour Tina Sharkey, qui a elle-même réalisé plus de douze investissements providentiels : « C’est l’occasion d’avoir différentes formes de pouvoir ».

Chez Glossier, la start-up du secteur de la beauté valorisée à 1,2 milliard de dollars, Emily Weiss, PDG, déclare qu’elle investit dans d’autres secteurs de la tech, comme la santé et les logiciels d’entreprises. Plus de la moitié de ses investissements providentiels sont d’ailleurs destinés à des entreprises dirigées par des femmes. « L’investissement providentiel est ma petite contribution pour essayer de changer la donne », dit-elle.