La déconnexion entre orientation et enseignement des jeunes a créé une société pleine de frustrations et de non sens. Sur les 100 millions de jeunes que compte l’Union Européenne, seulement 17 millions poursuivent des études supérieures. En France, cela correspond à 3 millions de jeunes, soit 25% de leur catégorie d’âge (Source Eurostat). Parmi les 75% qui ne poursuivent pas d’études supérieures, la plupart sont professionnalisés et pleinement intégrés dans le système productif actuel. Car s’il est clair que le diplôme constitue une voie quasi-royale pour obtenir un emploi qualifié, de nombreux jeunes choisissant le chemin du travail sans attendre ce sésame trouvent leur voie dans la société. 
 
En France, il existe malgré tout entre 1 à 2 millions de jeunes qui ne disposent d’aucun diplôme, aucune formation, ni aucune expérience professionnelle. Ce sont les NEETs (Neither in Education, Employment or Training). Invisibles du système, sans orientation, ils sont éloignés de l’emploi, et disposent de perpectives très limitées pour intégrer le système. De nombreuses initiatives ont été déployées ces dix dernières années pour accompagner l’insertion des NEETs, mais réengager ces jeunes dans la société s’avère un sacré challenge, tant leurs repères sont différents.
 
Je consacrerai prochainement un article dédié à l’orientation et l’insertion des NEETs, pour montrer à quel point notre société doit évoluer pour réduire la fracture qui la sépare de cette population. Mais pour l’article en cours, nous nous intéressons aujourd’hui aux jeunes qui évoluent dans l’enseignement supérieur, espérant trouver une place qui leur correspond dans le système. Et il est intéressant d’observer quelques signaux faibles, qui en viendraient presque à remettre en question la logique historique qui veut relier études supérieures et promesse d’un statut social.
 
Les histoires d’étudiants et universitaires quittant tout pour exercer un métier nécessitant peu ou pas d’études sont de plus en plus fréquentes : un étudiant de grande école qui met fin à son cursus pour devenir menuisier, un jeune avocat qui plaque tout pour devenir agriculteur, ou encore un ingénieur technique qui renie son expertise pour prendre la tête d’une association caritative. Toutes les écoles ont désormais leurs décrocheurs, qui ne sont plus seulement ceux qui décident d’abandonner par lassitude ou difficulté scolaire. Non, de plus en plus décrochent par passion… pour un tout autre domaine que celui de leurs études !
 
Et c’est là que se pose la question du rôle de l’enseignement supérieur : est-ce que l’université est là pour former des experts, ou des citoyens épanouis et responsables ? J’ai entendu des arguments logiques, cohérents et structurants pour les deux hypothèses, sans qu’aucune des deux ne paraisse plus légitime que l’autre. Il semblerait qu’il s’agisse là plutôt de visions et de philosophies quant à la place de l’enseignement supérieur dans notre société.
 
Toujours est-il que l’enseignement supérieur doit permettre de déboucher sur un emploi ou une fonction valorisée dans la société, sans quoi son coût (près de 15 000 Euros par étudiant par an) n’a pas de sens. Et c’est là que les services carrières entrent en jeu. Les services carrières des écoles et universités sont composés de professionnels de l’orientation, qui ont pour mission d’aider les étudiants à préparer leur insertion professionnelle. Dans certains cas, cela signifie ‘simplement’ de les aider à trouver un emploi, alors que dans d’autres, il s’agit de les aider à trouver leur propre voie pour créer de la valeur dans la société.
 
Deux missions très différentes sur le fond comme sur la forme. Nous vivons dans un système de compétition, pour à peu près tout. L’enseignement supérieur ne déroge pas à cette règle. Les écoles et leurs formations sont analysées, décortiquées et comparées, pour terminer dans des classements nationaux et internationaux. Ces classements permettent de déterminer le prestige des écoles et de leurs formations. Et dans la quasi-totalité de ces classements, le taux de placement, ou la proportion d’étudiants parvenant à trouver un emploi après le diplôme, est un critère important. Tout comme le niveau de rémunération à la sortie.
 
Il ne s’agit pas de savoir si les étudiants trouvent des emplois épanouissants, mais simplement d’évaluer si la formation en question permet de trouver un emploi bien rémunéré. Vous rêvez de sauver le monde ? Félicitations, c’est important d’avoir des rêves. Mais du point de vue des classements,  consultant en stratégie ou banquier d’investissement sera une option bien plus intéressante. Bien entendu, ce cynisme est surjoué, et peu d’écoles poussent leurs étudiants aux forceps vers des emplois ayant pour seul intérêt la position dans le classement.
 
Mais il serait hypocrite de dire que ça ne rentre pas du tout en compte dans les options proposées aux étudiants. Peu d’écoles se soucient réellement de l’épanouissement de leurs étudiants à 3 ou 10 ans après le diplôme. Dans certains cas, des associations d’alumni proposent des accompagnements spécifiques pour se réorienter et changer de carrière, mais le lien n’est pratiquement jamais fait entre les deux, dans le sens où l’un récupère simplement la casse de l’autre.
 
Dans un système où le financement de l’enseignement supérieur devient une équation de plus en plus compliquée, le bien-être présent et futur de l’étudiant peut sembler anecdotique. Au Royaume-Uni, qui est sans aucun doute le pays européen le plus mature et sophistiqué en matière d’accompagnement des étudiants dans le supérieur, le financement et la réputation des écoles sont directement liés au taux de placement qu’elles délivrent.
 
Et pourtant, de très nombreuses universités mettent aujourd’hui l’accent sur le bien-être de leurs étudiants, et sur leur capacité à trouver une situation professionnelle épanouissante, et en lien avec leurs moteurs et intérêts. Loin d’être une simple mode, ces universités sont aujourd’hui convaincues du retour sur investissement d’une telle démarche, et sont progressivement suivies par leurs soeurs partout dans le pays. Dans le reste de l’Europe, et notamment en France, nous sommes très loin de ce niveau de compréhension et d’ouverture !
 
Le 26 juin dernier, se tenait à Paris le Career Services Day, le plus grand rassemblement européen des services carrières d’établissements de l’enseignement supérieur. Avec plus de 170 représentants de services carrières d’écoles et universités provenant de 15 pays européens, l’opportunité était rare de pouvoir recueillir les visions des uns et des autres, sur le futur de leur métier. La psychologie de l’orientation est une discipline qui a très peu évolué ces cinquante dernières années dans les pratiques. Alors que depuis les années 60, des écoles de pensée ont émergé sur des théories telles que le life-design ou la théorie socio-cognitive, il est frappant de constater que les pratiques ont très peu évolué sur cette période.
 
J’ai eu la chance d’échanger avec de très nombreux professionnels de l’orientation lors de cette journée. Et j’ai été frappé de voir à quel point le classement n’était pas du tout un critère pour eux, malgré les volontés potentielles de leurs écoles respectives. Quel que soit le pays, chaque professionnel avait à coeur de faire passer l’étudiant en premier dans le processus, et de l’aider sincèrement et réellement.
 
Nous avons encore la chance d’évoluer dans un système où les professionnels de l’orientation sont avant tout des passionnés qui ont pour intérêt principal l’étudiant. J’ai la profonde conviction qu’un bon nombre de leurs méthodes doivent être modernisées, et qu’il faut refonder une ambition de l’orientation professionnelle dans l’enseignement supérieur, mais c’est rassurant de sentir que l’intérêt de l’étudiant n’est pas compromis par d’éventuels conflits d’intérêts, comme le besoin pour l’école d’apparaitre le plus haut possible dans les classements. Je fais le pari que les classements vont finir par évoluer pour prendre en compte l’épanouissement professionnel des étudiants, et que cela permettra d’aligner la mission des services carrières avec les attentes des étudiants, et les intérêts des écoles. 
 
En attendant ces jours meilleurs, j’ai pu demander aux professionnels de l’orientation leur compréhension des évolutions majeures à venir dans leur métier, au cours des prochaines années. D’une manière quasi-unanime, cinq grandes pistes sont ressorties :
 
  1. La digitalisation des parcours d’orientation et de leur suivi.
    Aujourd’hui, il est pratiquement impossible pour un service carrière d’accompagner la totalité des étudiants d’une école. Et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, il y a simplement trop d’étudiants relativement à la capacité d’accompagnement physique du service carrière. Ensuite, tous les étudiants n’ont pas le même niveau de maturité sur leur orientation et leur professionnalisation, et certains ne sont simplement pas intéressés par le sujet. Enfin, il est très difficile de suivre l’évolution des besoins et de la maturité de chaque étudiant. Pour ces raisons, il est logique que l’orientation professionnelle dans l’enseignement supérieur évolue, pour permettre un accompagnement à la fois plus proche, et à l’échelle. Pour être rendu possible sans faire exploser les coûts de fonctionnement, il n’y a que digital qui permette de concilier ces deux approches, à travers des systèmes de suivi (CRM), de profilage et de recommandations (matching). Bien conçus, de tels systèmes permettraient aux professionnels de se concentrer sur les moments clés de l’accompagnement pour un maximum d’étudiants, en conservant une connaissance poussée de chaque étudiant.
     
  2. La multiplication des expériences professionnalisantes.
    L’un des principaux écueils chez les jeunes et le décalage entre leur perception du monde du travail et la réalité de ce dernier. En permettant des immersions courtes, fréquentes et diversifiées au sein d’organisations, il serait possible pour eux de développer une compréhension fine  de l’univers professionnel, pour leur permettre de mieux s’y positionner. Cela nécessiterait des interactions beaucoup plus étroites entre les écoles et les organisations (entreprises, associations, administrations), mais pourrait avoir un impact critique en matière de qualité de l’orientation chez ces jeunes.
     
  3. Le développement du mentorat et des interactions entre pairs.
    Pour savoir où on en est et se projeter, il peut être très pratique d’échanger avec des pairs. Des personnes de la même catégorie d’âge ou un peu plus âgés, qui peuvent avoir vécu des situations proches. C’est un bon moyen de prendre des angles de vue différents, de s’inspirer, et également d’opérer un effet miroir. Lorsque l’on retrouve chez une personne un défaut ou une qualité que l’on a, cela peut enclencher une mise en mouvement nous permettant de nous améliorer. Egalement, échanger avec une personne que l’on peut prendre en modèle est un excellent moyen de se fixer des objectifs d’avenir et de s’inspirer, tout en apprenant par étape.
     
  4. La création d’un ordre des professionnels de l’orientation.
    Aujourd’hui, les avocats, les médecins ou les comptables peuvent être interdits d’exercer s’ils contreviennent au code de déontologie de l’ordre auquel ils appartiennent. Les professionnels de l’orientation ont la responsabilité d’aiguiller l’avenir des personnes qu’elles accompagnent. Il s’agit d’une responsabilité qui n’est aujourd’hui pratiquement pas cadrée par la loi, et dans tous les cas par aucun code de déontologie ni ordre. N’importe qui peut se prétendre aujourd’hui coach en orientation professionnelle. Mais vraiment n’importe qui, et le marché le montrer ! Pour professionnaliser et réguler la profession, il est cohérent d’envisager l’émergence d’un ordre, et d’un code de déontologie, capable d’agréer et radier les personnes souhaitant exercer ce métier.
     
  5. Le rapprochement entre orientation dans l’enseignement supérieur et au secondaire.
    L’orientation au lycée est simplement une catastrophe. Il n’y a pas d’autre manière de le dire. Il est important de souligner les efforts accomplis avec l’arrivée de ParcourSup. Quoiqu’en disent de nombreuses personnes, il s’agit d’une mise en cohérence nécessaire entre le secondaire et le supérieur. En revanche, mettre des lycéens devant cette plateforme, sans leur avoir donné les clés pour trouver leur propre voie, ni les capacités de s’orienter par eux-mêmes, c’est brutal et dommage. Je ne connais pas un seul lycéen ou parent d’élève satisfait des services d’orientation proposés par les lycées. Partir en fac de médecine, en BTS ou en prépa est un choix qui demande beaucoup de maturité et d’accompagnement. Aujourd’hui, si les parents ne jouent pas ce rôle, rares sont les étudiants ayant la maturité de faire le choix qui leur correspond le mieux. Renforcer la qualité de l’orientation au lycée est un devoir de l’état, c’est certain. Et cela peut notamment passer par un rapprochement entre les structures d’orientation entre supérieur et secondaire.
 
Au delà d’un métier, l’orientation semble une vocation pour bon nombre de professionnels qui en font leur quotidien. Animés d’une envie sincère d’aider et d’accompagner, il est important de prendre un peu de recul sur ce qu’est aujourd’hui le métier de conseiller d’orientation, pour se rendre compte que trop souvent, il s’agit d’une profession bloquée dans le 20ème siècle, ne connaissant pas suffisamment la réalité du marché, dans un monde qui change et propose chaque jour de nouvelles opportunités. Les ressources disponibles pour les aider dans leurs tâches sont bien souvent également d’une autre époque, et il y a fort à parier que l’orientation sera l’une des grandes disruptions de la prochaine décennie.
 
Toute organisation qui parviendra à passer l’orientation à l’échelle, deviendra le meilleur ami des gouvernements, des écoles et des entreprises. Une mauvaise orientation crée de la frustration, du mal-être social, des sentiments d’injustice, et des fractures sociales bien réelles. Au fond, cela pourrait se résumer par cette question très simple : combien vaudrait demain un acteur capable de faire efficacement le lien entre école, travail, société et sens ?