Lorsque l’on s’appelle Facebook ou Google, il est possible de faire appel à des ressources considérables pour acheter le bien-être de ses salariés. D’ailleurs ils ne s’en privent pas, et c’est tant mieux. En revanche, il existe une chose que ces géants n’ont pas réussi à acheter : l’abandon systématique du besoin de trouver un sens. On parle d’existentialisme, cette quête du sens qui peut nous pousser à remettre en question notre quotidien, voire notre vie entière. Et s’il existait un moyen vieux comme le monde de permettre à chacun de trouver un sens à sa vie ? C’est ce que propose le Parcours du Héros, une théorie fascinante et pourtant toujours méconnue.
 

La quête de sens : un besoin de reconnaissance avant tout

Lorsque des individus parviennent à subvenir à leurs besoins essentiels, il semblerait que parmi eux, la très grande majorité finisse par avoir besoin de trouver un sens à leurs actions. Je passe ici la référence à la Pyramide de Maslow, pour ouvrir sur une pensée moins formatée. Ainsi, la considération existentialiste est, sur certains aspects, comparable au moteur évoqué par le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Ce dernier suggère qu’il n’y a qu’un seul moteur fondamental qui a permis aux hommes d’évoluer depuis le modèle des tribus jusqu’aux démocraties modernes : le besoin de reconnaissance individuelle.
 
Selon Hegel et ses travaux sur l’anthropologie philosophique et la phénoménologie de l’esprit, tout système ne permettant pas à la majorité des individus de satisfaire ce besoin n’est que temporaire et voué à l’échec. C’est sur cette même base que se construit l’existentialisme. Cette condition humaine, selon les termes de Hegel, est notamment étudiée dans le cadre du travail, afin de montrer en quoi le travail est un acte qui permet de faire prendre conscience de soi, tout en se faisant reconnaître comme membre à part entière de la communauté humaine.
 
Autrement dit il s’agit d’établir un lien clair entre identité individuelle et lien social à travers le travail lui-même. Et si le 20e siècle n’a pas nécessairement prouvé cette théorie de manière irréfutable, se rapprochant plutôt des théories marxistes, il est intéressant de constater que depuis une dizaine d’années, le besoin de reconnaissance, de sens et de motivation devient un leitmotiv en matière de travail, qui progressivement semble remettre en question l’hégémonie du travail en tant qu’exécution du désir d’un autre. Pour arriver à l’idée que peut-être, finalement, le travail peut libérer !
 
Depuis toujours, l’homme a eu besoin de chercher et trouver sa place dans l’univers. Alors que le quotidien, les systèmes en place et les lois naturelles finissent toujours par nous rattraper, il est une qualité unique chez l’homme que de vouloir comprendre et apprendre. D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Quelle place pour chacun dans la société ? Quelle place pour la société dans le monde ? Quelle place pour le monde dans l’univers ? Et ainsi de suite. Mais surtout : quelle est ma place, et quel est mon rôle ? Il s’agirait même d’un type d’intelligence propre, qu’Howard Gardner, le père de la théorie des intelligences multiples, définit comme intelligence spirituelle ou intelligence existentialiste, la capacité à rechercher du sens.
 
Le besoin pour l’homme de trouver des réponses à ces questions est si fort qu’il peut changer le destin de l’humanité. Nous envoyons des sondes dans l’espace, nous explorons les profondeurs de l’océan, étudions l’infiniment petit comme le boson de Higgs, ou l’infiniment grand jusqu’au big bang et au-delà. Sans parler des nombreux cultes et religions, qui apportent un cadre à ces questionnements. C’est ce besoin de comprendre son rôle en tant qu’individu dans l’environnement qui l’entoure, qui pousse l’homme à se détourner des modèles qui l’éloignent trop de cette compréhension. Les exemples sont nombreux, des plus extrêmes aux plus simples : soulèvements de populations, démissions professionnelles, ruptures amoureuses, tours du monde.
 

Le Parcours du Héros : comment s’intéresser à une cause qui nous dépasse ?

Le besoin de comprendre son sens, son rôle et sa place, est comme un virus qui ne peut que se développer une fois qu’il a pris place dans son hôte. La compréhension de ce phénomène portée par Campbell est particulièrement intéressante à rattacher au sujet. En effet, Joseph Campbell, spécialiste d’histoire et de mythologie comparées, considère que tout individu est en mesure de vivre la découverte de sa raison d’être.
 
Il prend pour illustration la grande majorité des mythes héroïques, constatant que chacune de ces histoires relève en fait d’une seule et même structure : le monomythe. Il explique alors que tout individu peut être amené à vivre son « parcours du héros », une aventure personnelle qui conduit à la connaissance de soi, et in fine à se mettre au service d’une cause plus grande que soi-même, ce qui constitue le propre du héros.
 
De très nombreuses œuvres littéraires ou cinématographiques sont basées, volontairement ou non, sur les principes du monomythe. L’histoire d’un personnage, ayant une vie plutôt normale, mais possédant une particularité, souvent ignorée par ce même personnage, même si pressentie. Puis survient un événement déclencheur, le poussant à modifier son quotidien plus ou moins radicalement. S’ensuivent des péripéties, qui conduisent le personnage à mieux se connaître et à affronter ses peurs et faiblesses.
 
Souvent, il bâtira en chemin de nouvelles amitiés ou plus. Au terme de sa quête, il trouve ce dont il avait besoin et qui l’anoblit en quelque sorte, et lui permet d’améliorer le monde en retour. Nous n’avons pas tous la même soif de reconnaissance, ni même les mêmes sensibilités sur le sujet. Certains seront sensibles à l’argent, d’autres à l’attention, d’autres encore à leur impact sur leur environnement. On parle de moteurs extrinsèques et intrinsèques de motivation. La reconnaissance perçue est directement liée à nos moteurs de motivation.
 
Pour faire simple, il est par exemple peu utile de récompenser avec des compliments une personne dont le principal moteur est l’argent. Et vice-versa. En extrapolant la pensée de Hegel, cette diversité des moteurs de reconnaissance constitue une explication signi- ficative sur ce qui engendre une complexité de nos modèles de société.
 

L’Histoire dont vous êtes le Héros : transformez vous en 12 étapes

Considérant par ailleurs que la plupart des individus n’ont pas réalisé leur parcours du héros, et ne sont donc pas pleinement conscients, le niveau de complexité touche au chaos. Réaliser son parcours du héros, ou voyage du héros, n’est pas une évidence. Dans la compréhension de Joseph Campbell, ce sont précisément 12 étapes symboliques qui sont nécessaires pour accomplir ce voyage initiatique :
 
1. Le héros ordinaire
Toute personne a un contexte, un passé, qui préfigure son avenir en tant que héros potentiel. Cette étape comprend tout ce que le héros a vécu avant de se confronter à son appel à l’aventure.
 
2. L’appel à l’aventure
C’est le moment où tout peut changer, matérialisé par un défi à relever. La pilule bleue ou rouge dans Matrix, l’anneau confié à Frodon dans Le Seigneur des anneaux, la mort du père de Simba dans Le Roi Lion, etc.
 
3. La réticence du héros
Par peur de l’inconnu, le héros refuse de relever le défi, ou emprunte d’emblée une mauvaise voie. Ce moment de doute est crucial dans la construction du héros, qui prend conscience que c’est le début d’une aventure qui le transformera.
 
4. Le guide du héros
Encouragé par un mentor, un livre ou un souvenir, le héros décide de prendre en main son destin et de se lancer réellement et consciemment dans l’aventure.
 
5. Le point de non-retour
Le héros ne peut plus faire demi-tour, et ressent maintenant le besoin d’aller au bout de sa quête en plongeant dans l’in- connu. Il est prêt à abandonner sa vie d’avant pour s’accomplir. C’est par exemple l’entrepreneur qui démissionne pour monter son entreprise. Ce moment représente le tournant réel de la vie du héros.
 
6. Les épreuves
Plongé dans l’inconnu, le héros doit faire face à des situa- tions complexes et parfois dangereuses, qu’il surmonte seul ou avec des alliés qui prouvent leur valeur dans la quête du héros.
 
7. Les portes du danger ultime
Après plusieurs épreuves qui ont initié le héros au combat et à la résilience, le héros se retrouve devant l’épreuve ultime, qui peut lui permettre d’atteindre ce qu’il recherchait s’il en sort victorieux.
 
8. L’épreuve suprême
Le héros fait alors le choix du combat, faisant généralement face à un ennemi ou un obstacle qui fait appel à ses pires peurs ou faiblesses. Seule la victoire lui permettra d’accomplir sa quête.
 
9. L’élixir
Une fois victorieux, le héros obtient ce qu’il recherchait consciem- ment ou inconsciemment dans cette quête. Il est enfin accompli en tant que héros, et prêt à revenir dans son univers d’origine avec ses nouveaux attributs.
 
10. Le chemin du retour
Pour revenir dans son univers d’origine, le héros devra parfois affronter des ennemis et obstacles rencontrés au cours de sa quête.
 
11. Le retour du héros
Transformé par l’expérience, le héros revient dans son univers d’origine et peut porter un regard nouveau.
 
12. L’action du héros
Le héros met au service de la communauté l’élixir et son expérience, pour améliorer le monde et contribuer au mieux.
 
Parfait pour décrire un film épique, le monomythe peut parfois sembler difficile à transposer dans le monde réel, sur un individu sans pouvoirs dans un monde sans magie ni exotisme particulier. C’est avant tout la symbolique qu’il convient de transposer. Car nous avons tous, à certains moments de notre vie, la possibilité de prendre des décisions de nature à changer complètement notre vie.
 
Cet appel à l’aventure est refusé ou ignoré par la plupart des gens, par manque de foi dans la puissance de ce parcours, ou simplement par peur du changement. Mais à travers son parcours du héros, Campbell illustre bien la manière dont chacun d’entre nous peut accéder à la reconnaissance dont il a besoin.
 

Un monde peuplé de Héros : quelle réalité ?

Il est intéressant de s’interroger sur ce à quoi ressemblerait une société où chaque individu a trouvé son rôle et sa place, tout en parvenant à créer de la valeur pour le collectif. Cet objectif, probablement inatteignable dans son exhaustivité, semble néanmoins correspondre à un point vers lequel les civilisations tendent inexorablement.
 
Et si le numérique semble une évidence pour faire circuler plus d’informations, connecter les individus ou externaliser des tâches non productives, il semble manquer un élément pour que le numérique soit le catalyseur de la dimension existentialiste. Comment le numérique peut-il contribuer à la réalisation des individus ? À mon sens, c’est une question à plusieurs milliers de milliards d’euros.
 
Google a utilisé le numérique pour faire circuler l’information, Facebook a utilisé le numérique pour connecter les individus, et Amazon a utilisé le numérique pour supprimer les tâches parasites liées à la consommation de biens. Je suis convaincu que l’acteur qui sera en mesure d’utiliser le numérique pour permettre aux individus de comprendre le sens de leur existence et de se réaliser, deviendra l’un des plus grands géants de l’économie mondiale. Faire vivre le parcours du héros à travers une expérience numérique constitue une piste plus que sérieuse !
 
Avec un peu de recul, je fais la supposition qu’un monde peuplé de Héros semble aussi réaliste qu’une société parfaite sans imprévu. C’est hautement improbable, voire impossible. Et c’est précisément pour cela que ça vaut le coup de continuer à croire et se battre pour le futur, car il est incertain, sans état fini, et totalement à construire !
 
Je rappellerai pour conclure le principe de la Ola : au Stade de France, un jour d’affluence, il suffit que 30 spectateurs suffisamment proches les uns des autres commencent une Ola, pour que l’ensemble des 80 000 spectateurs suivent le mouvement. Combien de Héros faudrait-il faire émerger pour créer une réaction en chaine qui transforme toute notre société pour un modèle plus juste, plus inclusif et au service de l’autre ?