Qui a dit que la France perdait son rang à l’international en matière d’influence ? La mondialisation et la complexité croissante des enjeux géopolitiques et économiques ne relèguent pas toujours notre pays derrière les grandes puissances. Au contraire. En misant en particulier sur son savoir-faire, certaines de ses traditions et son patrimoine artistique et culturel, la France reste attractive pour les investisseurs et séduit nombre de dirigeants étrangers.

Le politiste Joseph Nye aurait-il imaginé, lorsqu’il publiait, il y a bientôt trente ans, son ouvrage devenu célèbre, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, que son concept de soft power allait autant s’élargir ? Certes, il parlait déjà de culture. Mais depuis la fin de la guerre froide, l’acception de cette notion a pris une ampleur inattendue.

La France l’a bien compris. Puissance économique moyenne, elle mise sur ses richesses culturelles et artistiques pour faire sa promotion à l’international. Le mépris affiché, et assumé, du président des États-Unis en matière de culture, de recherche et d’éducation, comme le montre son retrait de l’Unesco, nous est finalement profitable. Trump ne croit pas au soft power et mise sur tout sur le hard power… avec l’isolement comme rançon.

Le 13 mars dernier, un dîner à l’Élysée a réuni les directrices et directeurs des principaux musées parisiens et du château de Versailles. Le message n’était autre qu’une invitation à faire fructifier les trésors de, et au sein de, leurs institutions. Le prestige, l’histoire, la fierté de pouvoir admirer et s’identifier à un grand nombre d’œuvres de toutes les époques créent, de fait, de la confiance chez nos partenaires.

En avril, Emmanuel Macron a offert à Mohammed Ben Salman, le prince héritier d’Arabie saoudite, une visite privée de l’exposition Delacroix au Louvre. L’invitation de Vladimir Poutine à Versailles, en 2017, pendant qu’y était organisée une exposition sur le tsar Pierre le Grand, visait, elle aussi, à instaurer un climat de sérénité, de respect entre les deux chefs d’État, dans un contexte très tendu au Moyen-Orient. Le Président français entend multiplier les rencontres officielles dans des joyaux architecturaux du patrimoine, et a déclaré souhaiter la rénovation du château de Villers-Cotterêts, dans l’Aisne, construit par François 1er, pour qu’il devienne un lieu de promotion de la francophonie.

Certes, l’architecture s’est toujours mise au service du pouvoir, qu’il soit divin, royal, impérial ou républicain. Mais la République mise surtout sur des leviers – la distinction, la beauté, l’art, l’Histoire avec un grand « H » – qui ont prouvé leur efficacité depuis des siècles pour consolider les liens entre les élites mondialisées. Un entre-soi ? Un peu. Mais les répercussions économiques sont réelles.

La diffusion de valeurs humanistes

En matière de création architecturale, le Louvre d’Abu Dhabi, véritable joyau du Golfe, a permis à l’émirat à la fois de diversifier son économie en-dehors des hydrocarbures par le tourisme haut de gamme, et donc par la culture socialement située, et de donner au monde l’image d’un libéralisme culturel qui contraste pour l’heure avec son pouvoir politique mais qui pourrait bien provoquer, à terme, un progrès social.

On connaît moins l’image positive que de nouveaux bâtiments culturels, en France, permettent de véhiculer à l’étranger. Ainsi en est-il, porte de Pantin à Paris, de la Philharmonie, dont le projet est inséparable de la promotion de la culture pour tous, avec notamment l’apprentissage, par les enfants défavorisés, de la pratique orchestrale via le dispositif Demos, connu dans le monde entier.

Le président de la République a également confié à l’historienne d’art Bénédicte Savoy, membre du Collège de France, et à l’écrivain et universitaire sénégalais Felwine Sarr une mission sur la restitution à plusieurs pays d’Afrique des œuvres pillées pendant la colonisation. Une stratégie de gagnant-gagnant, parce qu’un respect mutuel entre nations se donne à voir.

Par ailleurs, en janvier dernier, la France a promis de prêter au Royaume-Uni, d’ici 2022, la tapisserie de Bayeux – qui représente la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant après la bataille d’Hastings en 1066. Une manière de dire que la relation entre les deux pays se poursuivra malgré le Brexit. L’Europe, c’est une culture commune qui va au-delà de l’UE.

Des collaborations institutionnelles multiples

Enfin, outre la circulation de tableaux et sculptures célèbres, toujours risquée et coûteuse en assurances, les musées recherchent des collaborations scientifiques pour mutualiser les coûts : une exposition commune entre le Louvre et le Musée du Bardo, à Tunis, est prévue et un accord entre la France et l’Arabie saoudite, sur la promotion des ruines nabatéennes d’Al-Ula est en cours.

De son côté, la Fondation Cartier s’est, en mai dernier, installée à Shanghai, dans la Power Station of Art, premier musée public chinois consacré à l’art contemporain, et y restera trois mois. Ce sont plus de 300 œuvres pensées et élaborées par des artistes français et chinois, notamment, qui y seront accessibles dans le souci de rencontre entre les arts plastiques, l’architecture, le design et les sciences. Le défi est aussi, pour le musée shanghaïen, de sa pérennité dans le temps. C’est pour cela qu’il a choisi de s’appuyer sur le savoir-faire et l’image d’une grande fondation française dédiée à l’art d’aujourd’hui.

Les institutions culturelles françaises font donc, elles aussi, preuve d’inventivité, pour promouvoir leurs collections et développer l’influence économique de la France. Les partenariats se multiplient, comme l’illustre le projet d’ouverture d’un Centre Pompidou en Chine d’ici 2019, qui vise également à repérer et promouvoir des artistes chinois. Gagnant-gagnant