Nous vivons une époque passionnante. Dans les années à venir, l’intelligence artificielle occupera une place importante dans toutes les formes de technologie à mesure que la puissance de calcul s’améliorera et que davantage d’ensembles de données seront analysés, ce qui devrait améliorer notre niveau de vie.

Cependant, une question qui préoccupe de nombreux citoyens lorsqu’il s’agit de l’intelligence artificielle est celle de l’avenir du travail. En ce sens, des personnalités de l’entreprise ou du monde politique français, comme Benoit Hamon, ont contribué à ce climat anxiogène en déclarant que « le travail se raréfie ». 

Dans un pays comme la France où le chômage s’établit aujourd’hui à 8,9%, et à un niveau encore plus élevé pour la population de moins de 35 ans, doit-on s’inquiéter ? Certains “techno-pessimistes” s’inquiètent de la destruction massive d’emplois tandis que les “techno-optimistes” voient des gains de productivité considérables pour l’économie qui, à leur tour, contribueront à créer de nouvelles opportunités d’emploi.

 

Faut-il craindre un chômage de masse ? Non.

Historiquement, il apparait que les changements technologiques détruisent certains emplois. Mais en net, dans un processus de « destruction-créatrice » décrit par Schumpeter, les changements technologiques ont créé plus d’opportunités, plus d’emplois, qu’ils n’en ont détruit, du moins à long terme.

D’un côté, à court terme, certaines études estiment que jusqu’à 30 % des heures travaillées à l’échelle mondiale pourraient être automatisées d’ici 2030. L’emploi, dans certains secteurs exposés aux chocs technologiques, pourrait fortement diminuer. D’un autre côté, à long terme, au fur et à mesure que l’économie numérique continuera de croître, de nombreux autres emplois qui exigent de nouvelles compétences apparaîtront. En effet, certaines études montrent que, chaque année, 0,56 % des nouveaux emplois aux États-Unis se trouvent dans de nouvelles professions.

Par ailleurs, l’intelligence artificielle permettra de maximiser le rendement des cultures, d’optimiser la consommation d’énergie et de ressources naturelles, d’améliorer les systèmes de santé, et bien plus encore. Cela rendra la société beaucoup plus efficace sur le plan économique, ce qui profitera à tous. La technologie accroît la croissance de la productivité, ce qui, à son tour, stimule la croissance potentielle et permet de créer des emplois.

 

Faut-il craindre un redéploiement de masse ? Oui.

Il est fort probable que la conception des emplois eux-mêmes changera complètement suite au processus d’automatisation et que de nouveaux emplois seront créés pour tirer parti des nouvelles possibilités technologiques qui s’offriront à nous. Ces nouvelles technologies vont entrainer un déplacement du travail humain. Il est donc préférable de parler de redéploiement massif plutôt que de chômage de masse. Ce redéploiement de masse correspond à un défi de taille. En effet, comme le phénomène de mondialisation l’a montré, les périodes de transition et les changements d’emploi peuvent être douloureux.

La mondialisation, d’une part, a été bénéfique pour les économies en termes de croissance économique mais aussi pour les consommateurs, dans le sens d’un plus grand choix et de produits moins chers. Néanmoins, les conséquences pour les travailleurs, en particulier ceux qui ont été affectés par les bouleversements et les transitions qui se sont produits lorsque leurs emplois ont disparu ou ont été transférés dans d’autres parties du monde, ont été négligées. Un chiffre renforce ce constat. Dans les principaux pays développés, la part de la rémunération du travail dans le PIB a diminué au cours des dernières décennies, passant de près de 66 % du PIB (un niveau stable depuis 1945) à 59 % du PIB en 2016.

L’automatisation et la technologie numérique doivent amener à réfléchir à ces défis de transition pour les travailleurs qui se déplacent d’un endroit ou d’un emploi à un autre. Autrement, à l’image des évènements récents aux Etats-Unis ou en Europe, ces changements ne se produiront pas sans perturbation sociale.

 

Il faut éviter de reproduire les erreurs de la mondialisation.

Tout d’abord, il faut fournir un soutien de revenu aux travailleurs en transition.

À court terme, les décideurs politiques ont un rôle à jouer pour faciliter la transition. L’histoire nous a appris que les salaires de nombreuses professions peuvent être déprimés pendant un certain temps au cours des transitions de la main-d’œuvre. Des politiques permettant de compléter les revenus du travail pourraient être nécessaires pour soutenir la demande globale et assurer l’équité sociétale. Des politiques plus complètes en matière de revenu de base universel ou de gains salariaux liés à la croissance de la productivité sont autant de solutions possibles et doivent être étudiées.

Le soutien des revenus du travail ainsi que d’autres formes d’aide à la transition pour aider les travailleurs déplacés à trouver un emploi seront essentiels. Toute une gamme de politiques peuvent être utiles, y compris une assurance-chômage étendue en cas de reconversion ou de création d’entreprise, une aide publique à la recherche d’emploi et des avantages sociaux qui protègent directement les travailleurs et non les emplois.

Ensuite, il faut repenser les reconversions professionnelles et notre système d’éducation.

Il faut essayer d’anticiper les problèmes et les prévenir. Les implications sociales des changements dans les technologies de l’information, les technologies de la communication, l’intelligence artificielle, la robotique, bien que positives pour la plupart, seront délétères pour certains. Un défi crucial pour les entreprises sera de permettre aux individus d’acquérir de nouvelles compétences tout au long de leur carrière. Les entreprises peuvent prendre l’initiative dans certains domaines, notamment en offrant une formation continue en cours d’emploi.

La réponse se trouve également à l’école. La façon dont nous structurons actuellement l’éducation n’est peut-être plus adaptée à un monde où la technologie évolue si rapidement. “Ce qui nous préoccupe, c’est que nous ne mettons pas à jour nos institutions d’éducation, de formation et politiques pour suivre le rythme”, prévient Erik Brynjolfsson, directeur de l’initiative du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur l’économie numérique. “On pourrait laisser beaucoup de gens derrière nous” selon Brynjolfsson.

Les gouvernements doivent se concentrer sur la requalification de la main-d’œuvre et la création d’une économie de l’apprentissage repensée pour bâtir la nouvelle économie numérique. Le projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui propose que des modules de remise à niveau sur les compétences de base et les savoirs numériques soient systématiquement proposés aux demandeurs d’emploi qui le souhaitent, constitue une avancée notable en ce sens. Par ailleurs, les gouvernements doivent collaborer avec les entreprises technologiques, la société civile et les chercheurs universitaires afin d’élaborer des politiques qui aideront à matérialiser les vastes bénéfices de l’intelligence artificielle. Cet effort conjoint permettra d’identifier et de prioriser les questions d’importance sociétale à mesure que l’économie numérique continue d’évoluer, de permettre le partage des meilleures pratiques et d’encourager la recherche et le développement de solutions à mesure que de nouveaux problèmes émergent.

 

Il sera important au cours des années à venir à veiller à ce que des discussions saines et fréquentes sur la façon dont l’intelligence artificielle peut enrichir notre vie et notre société aient lieu et occupent une place de premier plan dans le débat public. Le rapport Villani sur l’intelligence artificielle, à défaut de présenter des propositions concrètes, constitue une première étape en ce sens.

En particulier, les pays développés pourraient faire le choix d’utiliser ces transformations technologiques pour passer d’une logique de croissance quantitative à une logique de croissance qualitative. Au-delà de l’aspect financier ou comptable de la croissance, il conviendrait de réfléchir à la manière dont l’intelligence artificielle peut augmenter notre qualité de vie (augmentation du temps de loisirs, moindre pollution, meilleure espérance de vie, systèmes d’éducation et de santé plus performants, etc.). Enfin, la question de la répartition des droits de propriété ou de la taxation des robots, qui va de pair avec la question des inégalités, est primordiale et devra être discutée sans tabous.

Afin de récolter pleinement les fruits de la révolution numérique, dans un climat social apaisé, il faut anticiper les difficultés à venir et éviter de reproduire les erreurs commises lors du phénomène de mondialisation. 

 

Tribune de Julien Acalin, BSI Economics