A l’aube où résonnent les premières clameurs de la Coupe du Monde, j’ai envie de mettre dans la lumière les Arbitres, ces hommes (ou ces femmes) de l’ombre, sans qui le jeu ne pourrait exister. Drôle de posture que celle de l’arbitre. Peut-on d’ailleurs parler de leadership chez l’arbitre quand les joueurs stars accaparent tous les regards? Qu’est-ce qui définirait ce leadership de l’arbitre ? Au final, qu’est-ce que le monde managérial gagnerait à apprendre des arbitres ?

L’arbitrage, du leadership à part entière


Arbitrer c’est exercer du leadership, entendu comme une relation d’influence orientée performance. Cette performance réside dans le fait que la partie soit jouée jusqu’au bout et dans les règles. Garant du jeu et de l’application des règles, l’arbitre sert et protège le jeu.

On oublie d’ailleurs trop souvent la fonction des règles pour le collectif, que ce soit dans le sport ou dans le monde du travail : les règles sont là pour protéger les groupes et en leur sein les individus qui ainsi sécurisés, peuvent s’adonner complètement à leur propre « jeu » et exercer leurs talents. C’est dire l’importance de cette base pour l’action apportée par l’arbitre.

 

Un leadership qui s’efface

Que dire de son style de leadership ? De manière surprenante les arbitres disent qu’ils sont contents de leur arbitrage quand ils n’ont pas eu à intervenir beaucoup. Un leadership qui se fait oublier ou plutôt un leadership discret ; un leader « derrière » mais pas « devant », ou plus exactement « aux côtés ». Intéressant ce leader qui ne voudrait pas travailler ou plutôt qui mesure son efficacité à l’absence d’interventions directes.

A rebours de la posture qui consiste à se montrer ou à signifier régulièrement la présence de l’autorité. Ce leader-là est d’emblée dans une position basse, mais cela ne retire rien à son influence bien au contraire. Il force le respect ; les commentateurs sportifs ne l’appellent-ils pas Monsieur ? Humble et servant, il sert le jeu et ne s’autorise aucune manifestation d’ego. L’ombre lui va donc bien. Cette approche est d’ailleurs de plus en plus source d’inspiration pour les nouveaux leaders des entreprises qui se libèrent (I. Getz) ou se réinventent (F. Laloux).

Voilà pour la posture mais quid des actes, gestes ou réflexes dont nous pourrions encore faire notre miel nous qui manageons tous les jours des équipes ou des projets?

 

Refaire le match

Que fait l’arbitre que nous ne faisons pas ou alors très très rarement ? En solo et avec ses pairs, il revoit le match, une fois, deux fois, trois fois…au ralenti. Devenu spectateur attentif de ses actions sur le terrain, il décortique certains passages, partage ce qu’il découvre en se laissant confronter aux remarques des autres. Il prend le temps pour cela, ce temps qui lui a manqué dans le feu de l’action. Cette posture réflexive lui permet de penser le prochain match, de s’organiser et de se préparer avec les arbitres de son équipe. Elle lui permet d’apprendre au long cours ; de ses erreurs d’appréciation, de position, d’organisation…. Elle lui permet de toucher sa condition de preneur de décisions dans un délai extrêmement rapide et en contexte souvent tendu, voire hostile.

Une seconde pour décider, un luxe pour un arbitre ! Bien souvent, il a beaucoup moins de temps pour réagir et quand bien même il s’agit d’une erreur d’appréciation, le match doit continuer. Show must go on. Combien de fois les responsables que nous sommes nous accordons nous cet espace pour refaire le match de l’action managériale ? Très rarement. Ce temps-là n’est pas très compatible avec le temps de l’action pensons-nous : on verra plus tard. Et si nous entrions dans cette discipline pour engranger les apprentissages nécessaires au développement de notre leadership ?

 

Position basse

Cela supposerait d’adopter cette position basse aussi par rapport à nous-mêmes. Faire le deuil d’une certaine toute puissance. L’arbitre plus que beaucoup de leaders, a intégré qu’il n’est pas en contrôle de tout. C’est grâce à cela qu’il est indulgent par rapport à lui-même mais qu’il est en exigence de corriger les tirs en faisant progresser sa connaissance des équipes, des joueurs, des tactiques. C’est aussi pour cela qu’il est obligé de faire confiance à ses co-arbitres car il ne peut pas tout voir là où il est.

 

Quand le corps parle 

Impossible d’évoquer la posture sans évoquer les ressources non verbales de ce leadership-là. Comment donner un carton jaune ou rouge à un joueur star de 2m, particulièrement énervé, dans un stade chauffé à blanc ? Dans l’entreprise circule parfois cette expression (que l’on peut discuter) de « courage managérial ».

L’arbitre lui incarne avec tout son corps ce geste qui dit la sanction sans aucune hésitation. À l’heure où le recadrage est de moins en moins à la mode, qu’avons-nous pour siffler le hors-jeu ? Nous-même, avec la conviction chevillée au corps (sinon gare au message contre-productif) que certains comportements ne sont pas acceptables dans le contrat collectif. Or que faisons-nous de notre corps pour exercer notre leadership ? Nous appuyons nous suffisamment dessus pour rappeler la règle et permettre ainsi au jeu et à l’action de continuer ? Et si nous testions l’exercice de donner un carton jaune ? Nous sentons nous légitime ainsi ? Nous n’avons pas beaucoup appris à utiliser notre corps (et nos émotions) comme ressources pour diriger hélas.

 

Regardons les arbitres, ils n’ont pas besoin d’être grands pour faire respecter leur décision à l’ensemble des parties prenantes. Leurs corps expriment aussi toute la pédagogie qu’ils veulent donner à la décision. Celle-ci doit être immédiatement comprise par le plus grand nombre. Ils résistent à la pression en cultivant humilité et confiance dans leur envie et ressources à être à cette place toute particulière.

 

Un modèle de leadership l’arbitre ? Assurément.