Paypal se retire, Visa et Mastercard vont bientôt botter en touche, projetant finalement avec quasi-certitude le projet Libra porté par Facebook dans la catégorie des fausses bonnes idées promises à l’échec. Analyse de ce qui s’est passé en à peine 4 mois.

 


Après plus de 2 ans de rumeurs soigneusement orchestrée, l’annonce en fanfare du 18 juin dernier avec livre blanc et infographie impressionnante listant 30 partenaires “poids-lourds” dans leurs industries respectives, les journalistes s’en sont donné à cœur joie: Facebook débarquait dans l’univers des crypto-monnaies par la grande porte, amenant ses 2 milliards d’utilisateurs dans la corbeille de la mariée, et on allait voir ce qu’on allait voir.

De mon côté, je proposais plutôt dans ces colonnes  une vision dystopique du futur de ce projet, en tentant de mettre en lumière quelques aspects de l’agenda caché de notre ami Mark, celui qui a revendu les données de ses utilisateurs à l’insu de son plein gré, et ne sait pas encore qu’il se verrait bien être le premier finaliste de moins de quarante ans à l’élection présidentielle américaine. Ce qui est en train d’arriver était cousu de fil blanc, pour plusieurs raisons que je soumets ici à votre réflexion…

Mauvais timing de lancement

Le lancement de Libra a eu lieu à peine un an après le scandale Cambridge Analytica, révélé en mars 2018, et débouchant, entre autres conséquences négatives pour l’image du groupe Facebook, par la convocation de Zuckerberg devant le Congrès Américain le 10 avril de la même année. N’importe quel dirigeant avisé aurait compris qu’on n’enchaine pas après un cataclysme pareil sur le lancement d’un projet aussi disruptif (pour dire le moins…) qu’une crypto-monnaie de portée mondiale. Car ce que Facebook n’a pas su, ou voulu prendre en compte, c’est le décalage entre la révélation de l’affaire, et le bouclage des enquêtes journalistiques de fond qu’elle engendrerait par la suite… Et qui aboutiront pour la plupart pile pendant l’agenda de sortie de Libra. Le plus bel exemple ? Le documentaire “The Great Hack” proposé par Netflix début Juillet, quelques jours après la conférence de presse de lancement de Libra, et qui démontre de manière irréfutable, documents et témoignages de lanceurs d’alertes à l’appui (Brittany Kaiser en tête), comment Cambridge Analytica a influencé grâce aux données de Facebook de manière certaine l’issue d’une dizaine d’élection démocratiques dans le monde, dont celle du Président Trump en 2016.

Il faudra m’expliquer quel enchainement cognitif permet de se convaincre dans ce contexte que “tout va bien se passer” concernant la régulation de sa crypto-monnaie auprès de ceux-là même qu’on a déjà agacé plus que convaincu en avril 2018…

 

Pas de reco préalable

Même si ceux qui s’en donnent la peine savent que le concept de crypto-monnaie repose sur des bases techniques et idéologiques vraiment pertinentes, chacun sait que le sujet “crypto” reste encore controversé. Il ne s’agit après tout que d’une disruption fondamentale de la monnaie, de la finance et de son business model, et d’une bonne partie de ce qui structure la société capitaliste (logique de rente par la centralisation)…

Dès lors, il apparait proprement incompréhensible que Mark et ses partenaires n’aient pas assurés en amont de l’annonce officielle une “tournée des popotes” auprès des organismes de régulation des pays membres du G20, ne serait-ce que pour ne pas les mettre devant le fait accompli, ce qui n’est jamais une bonne idée avec le pouvoir politique et financier.

Pourquoi ne pas avoir opté pour une stratégie en deux temps, avec une première étape consistant à annoncer la volonté d’initier une réflexion de fond commune sur le sujet d’une crypto-monnaie “universelle” entre partenaires privés, politiques, et régulateurs, et prenant soin de ne surtout pas positionner Facebook comme “project leader” ?… Il aurait alors été possible de faire pivoter judicieusement le projet avant la présentation officielle en fonction des premier retours, avec l’avantage de ne pas ajouter l’échec au scandale pour le groupe Facebook…

 

Une sélection de partenaires incomplète

Mastercard, Visa, Coinbase, Ebay… Les 28 partenaires de la première heure du projet Libra impressionent. Mais derrière l’effet d’annonce, il y a deux constats qui ramènent au pragmatisme:

– D’une part, le terme de “partenariat” avancé par les articles consacrés au sujet est un peu fort, car il ne s’agit en fait que de simples lettres d’intention sans aucun engagement ferme autre que d’investir un minimum de 10 millions de dollars dans le collectif (sans qu’on ait tous les détails de conditions d’entré et de sortie de cet investissement). On constate ainsi aujourd’hui que les 28 partenaires n’ont encore jamais échangé ensemble, et que Paypal sort du projet sur un simple communiqué de presse.

– D’autre part, on notera que trois secteurs / groupes sont totalement absents du consortium:

            Les banques et fonds (aucun institutionnels financiers du top 5 US par exemple: pas de JPMorgan Chase & Co., Bank of America Corp., Citigroup Inc., etc.) qui développent leurs propres solutions crypto ou attendent de voir comment se positionne le régulateur,

            Les “brick and mortar retailers” (franchises de magasins physiques): pas de Wallmart Inc., Tesco plc, Target corp., etc, qui rechignent encore à adopter les crypto-monnaies dans leur process de payment en raison de leur volatilité et d’une adoption encore symbolique,

            Les GAFAM et consorts: ils ont déjà déployé leurs propre solutions de paiement, et ont les moyens de développer leur propre solution crypto, et nul doute qu’aucun d’entre eux ne souhaite se voir associé au “vilain canard” de la bande et à son éthique plus que contestable quand au respect des données de ses utilisateurs… Tim Cook a d’ailleurs encore confirmé cette posture vendredi dernier, la veille de l’annonce du retrait de Paypal.

 

Libra n’est pas une “vraie” crypto-monnaie

Google annonce avoir récemment réussi à faire fonctionner un ordinateur quantique (basé sur processeur Sycomore à 53 Qubits) de manière efficace (i.e. en venant à bout de calculs spécifiques que le meilleur des supercalculateurs traditionnels mettrait plusieurs dizaines de milliers de fois plus de temps à achever). Un papier posté puis retiré par Google du site de la Nasa, et il n’en fallait pas moins pour que les journalistes, là encore, se déchainent dans le sensationnalisme hors de propos: c’était la fin annoncé des crypto-monnaies et de la technologie cryptographique “clé publique/clé privée” sur laquelle elles reposent !

C’est évidemment inexact, étant donné que la puissance nécessaire et suffisante requise pour “craquer” une clé privée à partir d’une clé publique (en utilisant l’algorithme de Shor) a été estimée à 1500 Qubits. On en est encore très loin car plus le nombre de Qubits augmente, plus le le niveau d’erreurs dans les Qubits et dans les portes qui les relient augmente, tandis que la durée de cohérence des Qubits baisse.

Cette tendance des média à développer sur des bribes d’informations qu’ils ne comprennent pas correctement est pénible.

Libra a été annoncé comme une cryptomonnaie, à peu près partout, créant nombre de réactions et conjectures, mais élaborées sur une base éronnée. Une crypto-monnaie se définit par 5 critères précis, qui s’appliquent à la blockchain sur laquelle elle s’appuie (dixit A. Pompliano):

– Ouverture (accessible à tous)

– Globalité (elle n’est pas touchée par les frontières)

– Neutralité (transferable sans condition à quiconque)

– Liberté (aucune autorité ne peut s’opposer à un transfer)

– Transparence (les transactions sont stockées et consultables de manière exaustive)

Libra est un stablecoin à contrepartie “fiat” (euro, dollar, yen, etc) qui repose sur une technologie de registre digital centralisé (les fameux partenaires), mais surtout, c’est la partie émergée d’un iceberg beaucoup plus ambitieux et inquiétant. Comme l’expliquent brillamment Bill Maurer et Daniel Tischer dans leur article pour theconversation.com, derrière les envolées lyriques du livre blanc, on comprend rapidement que l’agenda secret est de créer un nouvel opérateur financier alternatif à Visa, de type coopératif comme lui, mais qui déforme et réinterpête les principes du créateur de Visa, Dee Hock, à l’avantage du cercle très fermé de ses partenaires fondateurs: “les membres de l’association sont assurés d’être associés aux profits au prorata de leur participation. Au contraire de Visa, dont les membres sont en compétition pour des parts de marché, les membres de Libra vont donc passivement collecter les intérêt résultant de leur investissement dans le stock de Libra. De plus, les profits ne sont pas partagés avec les utilisateurs, qui ne touchent pas non plus d’intérêt sur le solde de coin qu’ils détriendront. […] Comme pour Visa, les membres ont des droits de vote, mais à l’inverse de Visa, ils dépendent de leur niveau d’investissement dans le projet, pas de leur degré de participation au système. C’est une ploutocratie: le plus riche dirige.”

Sans avoir besoin de rentrer dans les détails du socle technologique sur lequel repose Libra, il convient simplement de s’interroger sur l’agenda caché de ses fondateurs en analysant précisément comment cette technologie va s’articuler en usage quotidien et vis à vis du consommateur, et quels sont ses dispositifs de rémunération et de redistribution. C’est avec cette approche que les régulateurs ont rapidement froncé les sourcils… Et c’est le bon côté du projet Libra pour le secteur des crypto-monnaies: avec un acteur de la taille de Facebook qui fédère des monstres comme Visa et Mastercard, nul doute que cette fois, les politiques et organismes de régulations devront vraiment se mettre au travail et produire un cadre juridique pertinent et pérenne pour cette nouvelle classe d’actif.