Lorsque le 18 juin dernier, Facebook annonçait le lancement de la monnaie virtuelle Libra, les sphères de la finance sont restées un temps perplexes puis ont dû comprendre qu’une mutation dangereuse pour leur avenir pourrait se produire.

Curieusement, depuis cette date, la justice américaine s’emballe et tire à boulets rouges sur Facebook. Plusieurs centaines d’assignations émanent de juges fédéraux, d’États et même de comtés tandis que bizarrement, l’Europe et Bruxelles en particulier n’en rajoutent pas.


Le 11 juillet dernier, le président Trump avait tweeté «Je ne suis pas un grand amateur des cryptomonnaies, qui ne sont pas de l’argent et dont la valeur est très volatile et basée sur rien» en insistant sur le fait que ces monnaies intraçables incitaient à la pratique d’activités illégales.

Le 12 juillet, un tweet de plus pour avertir Facebook qu’une licence lui serait nécessaire pour produire une cryptomonnaie. Il renchérira un peu plus tard en disant «Nous n’avons qu’une seule vraie monnaie aux États-Unis, et elle est plus forte que jamais, à la fois sûre et fiable. C’est de loin la monnaie la plus dominante au monde, et il en sera toujours ainsi. C’est ce qu’on appelle le dollar américain! »

La chose est dite, l’administration américaine ne permettra pas la mise en risque du dollar sur la scène internationale. Ainsi, cette forme élégante de déclaration de guerre annonce la mise en œuvre d’un arsenal politico-judiciaire destiné à tout faire pour affaiblir Facebook et l’obliger à fléchir sur la Libra. 

Mais voilà, le droit américain n’interdit pas à une entreprise américaine de créer une filiale quelque part dans le monde dont l’objet serait de produire une cryptomonnaie. Et bien entendu, il n’a jamais été question de licence bancaire pour ce faire. Double peine pour le président Trump et le président de la Fed, Jérôme Powell — qu’il ne porte pas dans son cœur — car l’association Libra sera installée en Suisse, pays qui régule la cryptomonnaie au point d’en faciliter son développement. Et le contentieux bancaire établi entre les deux pays depuis l’affaire UBS en 2009 ne va pas aller dans le sens du président Trump. Le temps pourrait sembler désormais compté pour l’hégémonie du sacro-saint dollar.

Les deux atouts manquants à la Libra

Courant juillet toujours, puis en août et ces derniers jours de septembre, plusieurs assignations fédérales tombent sur Facebook pour des motifs de concurrence déloyale, irrégularité commerciale, position dominante et bien d’autres encore. Cet acharnement judiciaire s’accélère pour instaurer dans l’opinion publique un sentiment de perte de confiance nécessaire à la contribution du lobbying anti-Libra dans le but d’instaurer un sentiment de méfiance et d’atténuer le succès attendu de la monnaie au jour de son lancement. Cela pourrait marcher, si les médias s’en emparaient.

Pour autant, rien n’est gagné pour l’association Libra. Le nombre de 100 membres n’est pas encore atteint et il lui faut encore remplir la cagnotte de 1 milliard de dollars pour protéger le cours de la Libra, même si quelques acteurs déjà membres ont largement les moyens de solder le déficit de la réserve de devises de l’association. Ce n’est pas tant l’argent qui compte, mais bien le nombre de membres qui fera toute la différence.

A ce jour, il manque à la Libra deux choses essentielles pour s’assurer un avenir prometteur. La première c’est de construire une nouvelle image de Libra en supprimant l’association Facebook et Libra qui anime nos subconscients. Ce fut une erreur stratégique que de laisser à Facebook le soin d’annoncer le lancement de la Libra. Il aurait fallu que l’association soit créée et que David Marcus (ancien PDG de PayPal) l’annonce depuis Genève pour ainsi instaurer dans l’opinion publique que Libra n’est pas seulement Facebook.

La seconde chose qui lui manque encore, mais qui devrait changer dans les prochaines semaines, c’est l’adhésion d’un État approuvant l’instauration de la future monnaie dans son système monétaire. Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne, mais certains bénéficient d’une certaine autonomie qui empêche la diplomatie américaine d’être efficace et de faire levier pour forcer certaines prises de décision. Il faut aussi que la dette et les emprunts de ce dernier soient faibles et si possible davantage en euros qu’en dollars. Le premier pays qui s’annoncera en faveur de la Libra pourrait provoquer un effet boule de neige qui donnera à la monnaie sa légitimité avant même d’exister. On peut penser à des pays comme la Suède et sa banque centrale, la Riksank, qui aspirent depuis 2017 à supprimer la monnaie trébuchante en 2023 en instaurant l’e-krona et qui pourraient compter sur la Libra pour accélérer cette transition.

La seconde dépression est-elle possible ?

À partir de ce moment, le système changera et va muter vers la transition monétaire dite 4.0. Le premier pas ainsi franchi, certains vont résister, mais beaucoup suivront l’initiative, car elle permettra doucement, mais sûrement, de tuer le sacro-saint dollar, monnaie du monde. Si ce n’est pas l’objectif premier d’une banque centrale que d’émettre une cryptomonnaie nationale, cela reste tout de même excitant de se dire qu’il y aura un avant et un après dollar. Et quand bien même un État souhaiterait interdire la Libra, il serait compliqué, si le succès était là, d’aller contre le choix des 1,4 milliard d’utilisateurs de Facebook déjà titulaires d’un compte Libra malgré eux. C’est bien le rêve de n’importe quel banquier que Libra s’offre ! On se souviendra que les dernières révolutions ont toutes été animées et initiées depuis un réseau social… américain.

Les Américains ne peuvent pas se le permettre. Et à y réfléchir un peu, une telle annonce pourrait engendrer le mot que personne ne veut entendre, mais ce sera la deuxième fois que le capitalisme le vivra : la seconde dépression.

C’est un danger et un risque. Un risque que les Américains pourraient être prêts à prendre pour démontrer combien la cryptomonnaie est dangereuse pour l’équilibre des échanges et donc la stabilité politique. Historiquement, l’empire et la domination économique américaine n’existent qu’au travers du dollar. Le dollar est le seul outil que la géopolitique américaine détient pour convaincre, associer et parfois même menacer les prises de positions d’un État tiers contre un autre. C’est le premier levier de négociation de l’empire de l’Ouest, et aujourd’hui, face à la Chine, l’Europe et la Russie déficitaire, mais plus que jamais présente sur l’échiquier de la géopolitique internationale, l’Amérique n’a plus que cela pour jouer la pole position sur l’échiquier politique mondial. On se rappellera tout de même que toute personne utilisant le dollar et qui intervient contre une décision de sanction économique américaine peut être poursuivi par l’administration américaine grâce à ses lois extra-territoriales. Ainsi, un acteur qui n’utilise aucun système bancaire affilié au dollar peut commercer avec un pays sous embargo américain sans jamais être poursuivi, en théorie. On pourrait alors imaginer Airbus vendre des A320 à l’Iran sans être poursuivi ! Utopie bien entendu compte tenu des positions d’Airbus sur le marché américain. Mais pour la Comac, premier constructeur aéronautique chinois ou Tupolev, le russe, la Libra leur permettraient de contourner l’embargo sans risque de poursuites.

Facebook, le sacrifice qui en vaut la peine!

Tant pis pour la success-story. Facebook doit mourir si la Libra sort, espérant ainsi tuer la Libra du même coup. Seulement voilà, la Libra est une association et elle est en Suisse. On peut y trouver des sociétés fortes, générant une part non négligeable du PIB, comme des banques, des fonds. On pourrait aussi y trouver prochainement des pays États qui signeraient alors l’annonce d’un droit à l’usage d’une monnaie sur laquelle la banque fédérale américaine aurait peu de leviers. Car rappelons-nous que la Libra produit un cours de valeur indexé sur le cours moyen des cinq plus fortes monnaies du monde : Le Franc Suisse, l’Euro, la Livre, le Yen et le Dollar.

Paradoxalement, en prenant du recul sur ce sujet, on pourrait imaginer que le Président Trump décide de convertir une partie de ses avoirs en Libra, car l’affairiste confirmé a tendance à aller là où l’argent se gagne. C’est sans compter sur la pression des conservateurs républicains qui font front, et même de certains démocrates qui s’interrogent encore sur l’impact de cette initiative d’origine américaine qui, au premier abord, ne rend service qu’au reste du monde. Ce serait bien la première fois que le Président Trump arriverait à mettre d’accord les démocrates et les républicains. La Libra n’est donc pas qu’une monnaie. C’est avant tout un outil politique, diplomatique et peut-être même militaire. Au même titre que l’Intelligence Artificielle augmente la vitesse de décision, la Libra annonce quelques perturbations dans l’harmonie d’un système qui ne sait pas encore quand il pourrait se désintégrer ni comment il finirait.