Libra or not Libra ? C’est un énième épisode du feuilleton qui a débuté le 18 juin dernier avec l’annonce fracassante par Facebook du lancement du projet Libra, la cryptomonnaie internationale gérée par une association d’entreprises et garantie par un panier de devises, dont l’euro, le dollar, le yen ou la livre sterling. Dans une interview accordée au journal La Croix le vendredi 6 septembre, le ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire s’est fait l’écho des réticences qu’auraient, selon lui, les banques centrales et les acteurs financiers en général face au projet de Mark Zuckerberg. Analyse de François-Xavier Thoorens, CEO d’Ark Ecosystem.

« En tout état de cause, a déclaré Bruno Le Maire, la France refuse qu’une entreprise privée se dote des moyens de la souveraineté d’un État ». Ce discours martial faisait écho aux propos, très durs, tenus dès début juillet par Benoît Coeuré, membre du Directoire de la Banque centrale européenne (BCE) : « On a laissé les GAFA se développer dans un vide réglementaire pour toutes leurs activités commerciales, il est hors de question de les laisser se développer dans un vide réglementaire pour des activités de services financiers, parce que c’est trop dangereux ».


Réconcilier souveraineté et cryptomonnaie

Face au « danger » posé par Libra, Bruno Le Maire propose une solution qui doit théoriquement permettre de concilier souveraineté de l’Etat – car c’est bien de cela qu’il s’agit– et cryptomonnaie : la création d’une cryptomonnaie publique, émise par les banques centrales. Il est intéressant de noter que cette proposition s’inscrit dans un contexte qui est d’ores et déjà hyperconcurrentiel, avec l’arrivée imminente sur le marché d’une cryptomonnaie chinoise, développée depuis… 2014, face au projet de « Crypto-rouble » annoncé par la Russie dès 2017, face à la « Crypto-valley » Suisse et, bien sûr, face à Libra.

Bruno Le Maire compte présenter son projet de cryptomonnaie publique cet automne, lors des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, pour qu’une réflexion s’engage. « Le vrai défi pour les services de paiement, rappelle-t-il, est de réduire les délais de fonctionnement, les délais de transition et les coûts des opérations financières transfrontalières. Mais aussi d’offrir un accès facile aux populations dans les pays peu bancarisés ».

C’est ce qu’en langage technocratique on appelle la « feuille de route » assignée par le ministre à cette future monnaie virtuelle commune. Et c’est là où le bât blesse. Car aucun de ces « défis » ne requiert, en réalité, la création d’une cryptomonnaie publique. La réduction des délais de fonctionnement est, par exemple, déjà prise en charge par les « néo-banques » comme N26, Revolut ou Bunq, qui permettent des transferts instantanés.

Leurs services sont accessibles aux particuliers comme aux entreprises. Ces mêmes banques sont, également, capables d’effectuer des conversions en différentes monnaies de façon instantanée, et sans coût pour la plupart des utilisateurs. Elles permettent de payer avec sa carte VISA ou Mastercard dans n’importe quel pays du monde, et d’avoir son débit instantanément notifié sur son application mobile.

Quant à l’accessibilité, les néo-banques sont utilisables par toute personne détentrice d’un smartphone. La réponse au problème de l’accessibilité n’est, en réalité, pas technologique mais légale. La notion d’identité dans les populations peu bancarisées est très faible. Elle permet difficilement d’être conforme aux normes internationales de lutte contre le blanchiment d’argent. Et à ce jeu, Facebook possède une bonne longueur d’avance sur les pouvoirs publics. Qui mieux que Facebook et ses alliés, en effet, peut savoir si une transaction entre un Européen, un Japonais ou un Américain est au-dessus de tout soupçon ?

Les vertus du « libre marché monétaire »
Comment comprendre la position française ? Quand Bruno Le Maire dit que « la France refuse qu’une entreprise privée se dote des moyens de la souveraineté d’un État », il fait référence à une notion ancienne, héritée directement de Charlemagne, qui fait de l’émission de monnaie un droit régalien. En d’autres termes, un privilège et un monopole de l’Etat. Mais cette notion s’est effilochée dans nos société modernes, avec la naissance de monnaies multiétatiques comme l’euro, et aussi parce que tout un pan de la pensée économique libérale l’a ouvertement remise en cause.

Pour Friedrich Hayek et l’école autrichienne, par exemple, ni les Etats ni les banques centrales ne sauraient avoir le monopole de la création de monnaie. La « concurrence monétaire » et le libre exercice du marché – ce que l’on appelle le « libre marché monétaire » – se chargeront de sélectionner les monnaies les plus fortes, qui seront par postulat les plus stables. Il est d’ailleurs assez révélateur de constater l’influence dominante de la pensée de l’école autrichienne dans le monde de la cryptomonnaie.

Derrière la question de la souveraineté, on devine rapidement que ce qui pose problème au ministre Bruno Le Maire, et aux gouvernements en général, c’est la perte de contrôle pure et simple sur leur population qu’entraîne le développement de la cryptomonnaie. Regardons autour de nous, nous avons tous rencontré des problèmes bancaires. Délais de transfert, impossibilité de retirer du cash, par ailleurs en voie de disparition dans les pays développés, contrôle de l’or, refus de transferts par la banque sans justification, faillites de banques lors des crises, qui empêchent tout accès à son compte bancaire pendant des semaines… Possédons nous vraiment l’argent que nous avons sur notre compte bancaire ? Avons-nous vraiment le droit d’en disposer comme bon nous semble ? La réponse est non. En réalité, c’est une liberté
que nous ne possédons pas. La cryptomonnaie, et en particulier le bitcoin, ont permis de restaurer cette liberté, de propriété et d’échange, à laquelle nos anciens au moyen-âge étaient si habitués. Et sans le recours à un garant centralisé et étatique. Charlemagne ne pouvait, certes, pas envisager cette possibilité.

Mais doit-on en rester à l’époque de Charlemagne ? Lui-même, qui était réputé pour son pragmatisme et son sens de l’innovation, aurait-il fait le choix en 2019 de la monnaie souveraine contre la cryptomonnaie ? Ne devrait-on pas imaginer un autre modèle ? On peut se poser la question.

Reste à savoir si les Etats-Unis ne vont pas brandir, à leur tour, une cryptomonnaie d’Etat.

A moins qu’avec le Libra, ils aient déjà tiré.

 

Tribune de François-Xavier Thoorens, CEO d’Ark Ecosystem.