L’économie américaine connaît actuellement la plus longue période de croissance ininterrompue de son histoire moderne. Donald Trump n’a manqué aucune occasion de le rappeler, notamment sur Twitter cette semaine. La fanfaronnade du président, en plus d’être inexacte, contraste avec la réalité bien plus fragile de la situation aux États-Unis.

La croissance actuelle est bien la plus longue jamais enregistrée de l’histoire moderne des États-Unis, mais attention, c’est également la plus faible. Depuis 2009, l’économie n’a progressé que de 25 %, soit un résultat très faible par rapport aux périodes de croissance des années 1980 et 1990, qui ont connu respectivement un essor de 38 % et 43 %. Même pour le taux de chômage historiquement bas, les apparences sont trompeuses. Selon le département du Travail des États-Unis, la principale raison derrière le faible taux de chômage est que de nombreux individus quittent actuellement le marché du travail. Des travailleurs américains, principalement peu diplômés et peu qualifiés, sont découragés et arrêtent de chercher un emploi. L’économie ne crée pas d’emplois pour eux, et les entreprises sont en pénurie de travailleurs qualifiés. Ainsi, les finances des ménages demeurent extrêmement précaires : 4 Américains sur 10 ne pourraient pas faire face à une dépense imprévue de 400 $, que ce soit en liquide ou en épargne, selon les chiffres de la Réserve fédérale. Pourtant, la fragilité de l’économie américaine ne s’arrête pas là.

L’ampleur de la dette et la faiblesse de l’investissement représentent un sérieux obstacle pour l’économie américaine. L’endettement des entreprises a atteint 9 400 milliards de dollars aux États-Unis, soit 46 % du PIB selon la Réserve fédérale. Cela correspond au pic atteint en 2007 juste avant le début de la crise financière. L’investissement des entreprises, en revanche, est resté stable malgré les réductions d’impôts mises en place par le Président Trump, réduisant de moitié le taux d’imposition des entreprises du S&P 500 entre 2016 et 2018.

L’association d’une dette croissante et d’un faible investissement est déroutante, étant donnée l’augmentation considérable des flux de trésorerie vers le secteur privé, qui aurait doublé depuis 2010 pour les entreprises du S&P 500, selon les estimations du FMI. Qu’ont donc fait les entreprises américaines de cette rentrée d’argent ? Pour la plupart, elles ont racheté leurs propres actions. Le FMI estime que les dépenses des entreprises du S&P 500 en matière de rachat d’actions ont doublé depuis 2010. Ces dépenses peu productives soutiennent certes la valorisation des actions, mais ne dynamisent en rien l’économie.

Pourquoi les entreprises américaines devraient-elles s’endetter alors qu’elles ont les poches pleines ? Pourquoi dépenser cet argent en rachetant des actions au lieu d’investir ? La raison se trouve dans une autre association fâcheuse : une politique monétaire extrêmement souple et une concurrence commerciale en déclin. Les crédits bon marché ont encouragé les entreprises américaines à emprunter massivement. Parallèlement, les industries du pays ont été dominées par un petit nombre de grandes sociétés, restreignant ainsi la concurrence. C’est l’objet de l’ouvrage The Myth of Capitalism : Monopolies and the Death of Competition de Jonathan Tepper et Denise Hearn, publié en 2018.

De nombreux secteurs de l’économie américaine présentent des caractéristiques d’oligopoles, voire de monopoles. Certaines entreprises profitent de leur position dominante sur le marché pour chercher une rente et non pour prendre des risques. Et lorsqu’elles dépensent, c’est pour se lancer dans des rachats d’actions ou des fusions-acquisitions qui renforcent leur part de marché et éliminent la concurrence potentielle. Les crédits bon marché et un manque de concurrence paralysent à leur tour les mécanismes de l’économie de marché.

Les entreprises à fort effet de levier ainsi créées font aujourd’hui partie des maillons les plus faibles de l’économie. Leur endettement a alimenté le marché en forte croissance des CLO (ou Collateralized loan obligation) contractés par des entreprises avec de faibles garanties et des bénéfices incertains. Ces titres ressemblent étrangement aux CDO (ou Collateralized debt obligation), que l’on accuse d’avoir déclenché la crise financière en 2007.


Jerome Powell, président du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis, a assuré en mai que la progression des CLO n’était pas un problème majeur. Pourtant, tôt ou tard, le secteur privé américain devra se détacher de son addiction au crédit bon marché. C’est à ce moment-là que la fragilité de l’économie étatsunienne sera véritablement révélée.