Entretien exclusif pour Forbes France avec la voix engagée de le ministre de la Culture grecque Lína Mendóni. « Pour la première fois, voici, surgi de cette nuit millénaire, le symbole de l’Occident». Telles furent les paroles du ministre de la Culture André Malraux au pied du Parthénon en 1959 pour sa première illumination. Si des millions de touristes s’émerveillent aujourd’hui devant l’Acropole, le soleil athénien n’éclaire toujours pas la frise des Panathénées encore exposée au British Museum. Avec la célébration du bicentenaire de la Révolution de 1821, la Grèce souhaite plus que jamais réunir les fameux marbres à son monument d’origine. 


 

West Frize, – situé au British Museum © Presidency of the hellenic republic

 

« Le pillage de Lord Elgin », l’ambassadeur britannique

L’émissaire britannique fut-il guidé par Hermès, le Dieu des messagers et des voleurs pendant son séjour athénien ou voulait-il sauver le monument devenu un arsenal de l’empire Ottoman ? Les faits parlent d’eux même : Lord Elgin et son équipe enlevèrent de l’Acropole de 1801 et 1805, 156 plaques de la frise du Parthénon, la frise du temple d’Athéna Niké et une cariatide de l’Érechthéion. Un total de plus de 200 caisses quittèrent la Grèce pour venir s’exposer aujourd’hui au British Museum ! “L’Acropole d’Athènes est le symbole universel de l’esprit et de la civilisation grecque classiques, et forme le plus extraordinaire ensemble architectural et artistique légué par la Grèce antique au reste du monde.” commence le Ministre Lína Mendóni. Ce sujet est encore aujourd’hui une pomme de discorde des relations gréco-britannique, l’action de Lord Elgin étant plus que jamais frappée d’anathème «Elgin – par intérêt personnel et opportunisme – a utilisé des moyens illégitimes et illicites pour piller et exporter les sculptures de Grèce. C’est un acte clair de vols répétés et persistants, combinés à un vandalisme sans précédent qui a causé d’immenses dommages physiques au monument, en plus de son attaque directe à son intégrité» continue Dr. Mendóni.

 

Une actualité vieille de deux siècles…

Le Parthénon, amputé de ses plus beaux marbres, trouva rapidement des soutiens, même chez les Britanniques : Lord Byron, par Athéna, décrit le Lord Elgin en ces termes : « Nous avions échappé aux ravages du Turc et du Goth, ton pays nous envoie un barbare pire que ces deux-là réunis ». Pèlerinage de Childe Harold (1812). Du côté athénien, le conflit entre les deux pays est officiellement réouvert en 1983 par l’actrice Melina Mercouri, alors ministre grecque de la culture. Fin 2021, les marbres du Parthénon sont au cœur d’une rencontre entre les premiers ministres grec Kyriakos Mitsotakis et britannique Boris Johnson à Londres. « Le retour des sculptures volées doit être réglé au niveau intergouvernemental et ne relève pas uniquement de la compétence du British Museum. » explique le ministre grecque qui, depuis le jour de son entrée en fonction en juillet 2019, agit en permanence en faveur du rapatriement des sculptures du Parthénon.

 

Dr. Mendóni- Ministry of Culture and Sport – © HELLENIC REPUBLIC 

 

… Relancée récemment par une décision récente de l’Unesco

 

Archéologue émérite, notamment à la Fondation Nationale de Recherche Grecque, le ministre Lína Mendóni évoque les arguments pour le retour :

  • L’argument de l’intégrité du Parthénon :”Elgin a mutilé les membres architecturaux du Parthénon pour enlever les sculptures. Il a démembré la frise, les métopes et les frontons du monument. Le Parthénon est aujourd’hui un monument béant, mutilé. Les sculptures du Parthénon sont des parties organiques et intégrantes d’une œuvre composite d’architecture et d’art, constituant une entité physique, esthétique et conceptuelle unique et indivisible.”
  • L’argument de la conservation : « En juin 2009, nous avons inauguré le Musée de l’Acropole, qui expose les Sculptures du Parthénon, situé en Grèce », précise le ministre. Si les intentions de Lord Elgin n’étaient peut-être pas toutes mauvaises, l’argument de la capacité de conservation grecque est désormais obsolète, d’autant plus qu’en août 2021, de nombreuses salles du British Museum ont été inondées. Le British Museum a ensuite été nommé “prison sombre” par l’ancien président Prokopis Pavlopoulos.
  • L’argument du vol et la légalité de l’acte : “Les recherches des dernières années ont prouvé de manière absolue que les Sculptures ont été volées. Lorsqu’elles ont été pillées, la Grèce était asservie par l’Empire ottoman. Il n’y ainsi pas non plus de documents légitimants l’acte d’Elgin“, souligne aussi le ministre .
  • L’argument fondé sur des accords internationaux et une décision de l’UNESCO :
    Aujourd’hui, ce vol violent et destructeur des sculptures continue de violer le droit national et international, les accords et conventions internationaux, ainsi que les principes et concepts communément acceptés pour la protection et la gestion du patrimoine culturel”, a expliqué le ministre. « La récente décision de la Commission intergouvernementale de l’UNESCO pour le retour des biens culturels à leurs pays d’origine est très importante pour la Grèce. Selon la décision, l’UNESCO considère que la question des sculptures du Parthénon est intergouvernementale, elle concerne les deux gouvernements, tout en appelant pour un dialogue honnête entre les deux pays“, poursuit la Dr. Mendóni.
  • L’exemple de la France : « La France a fait figure d’exemple», explique le ministre, « Le président de la République Emmanuel Macron a reçu le président de la République du Bénin Patrice Talon au Palais de l’Elysée pour la signature de l’acte de restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey à la République du Bénin. Une décision que nous saluons. »
  • L’argument de la doxa : Jacques Attali, Jack Lang ou encore George Clooney. “C’est un véritable aéropage de talents et de savants qui prennent aujourd’hui la défense de la Grèce” explique Mathilde Aubinaud, experte en communication présente lors de l’interview. Une avocate qui connaît bien l’affaire des sculptures du Parthénon, n’était autre qu’Amal Alamuddin, l’épouse de l’acteur américain cité, qui avait été sollicité par le gouvernement grec en 2014. L’acteur américain a d’ailleurs signé cette année une tribune dans le Figaro en 2021 «Les marbres du Parthénon doivent être rendus à la Grèce. L’attaque la plus rude est venue du britannique Geoffrey Robertson, célèbre avocat qui est allé jusqu’à dire « Il est temps de rendre le butin ». Ainsi l’opinion publique, tant britannique qu’internationale semble défendre un retour des marbres et s’organise à l’instar de la Friends of the British Committee for the Reunification of the Parthenon Marbles créé par Richard Allan.
  • L’argument diplomatique : “La Grèce, comme l’a suggéré le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, en échange des sculptures du Parthénon, a offert au British Museum des expositions périodiques récurrentes d’antiquités de prestige et de grande valeur artistique et historique, afin de maintenir l’intérêt du public et même de renouveler son enthousiasme“, explique enfin le ministre.

 

 

Le grand projet d’union– « All Greece, One Culture »

 Aujourd’hui, c’est toute la Grèce qui se mobilise pour ce grand projet de rassembler le Parthénon avec ses frises volées. Mais pas seulement. « En cette période de Covid, la vie culturelle s’’est retrouvée particulièrement affectée » explique Dr. Mendóni. Il est vital de soutenir les travailleurs du secteur culturel, notamment dans le domaine de la création contemporaine. “Grâce à des programmes de soutien aux travailleurs de tous les secteurs touchés par la pandémie, le gouvernement grec a alloué plus de 450 millions d’euros pour soutenir les professionnels de la culture. Par ailleurs, notamment au Ministère de la Culture, nous avons élaboré des actions particulières de développement, qui allient le potentiel unique du patrimoine culturel à la création contemporaine. En 2021, nous avons créé le nouveau programme du ministère de la Culture et des Sports, « Toute la Grèce, une seule culture ». “70 nouvelles productions ont été hébergées dans plus de 140 sites archéologiques dans toute la Grèce, avec le soutien intégral du ministère de la Culture. Dans le même temps, pendant la période de la pandémie, les projets d’entretien et de mise en valeur des monuments et musées de tout le pays n’ont pas cessé, mais au contraire, ils se sont multipliés. Plus de 350 projets de Culture, projets de développement, sont en cours.” Tout cela grâce aux programmes de financement européens.” Car n’oublions pas, sans la Grèce, il n’y aurait pas de culture européenne.

“Lisez les écrivains grecs classiques”, conseille pour finir l’archéologue émérite: « Hérodote, Thucydide – n’oublions pas l’épitaphe de Périclès, hymne à la démocratie -, Eschyle, Sophocle, Platon, Aristote sont toujours d’actualité. Aujourd’hui encore, ils ont encore un message à nous faire parvenir“, poursuit Lína Mendóni. Pour le ministre, “la France et la Grèce ont toujours entretenu des relations très étroites, qui se renforce sans cesse. La France est autant philhellène que la Grèce est francophile“.

A-t-on finalement le droit de voler le Parthénon ? Si la réponse posée en ces termes semble plutôt évidente, nous devons faire preuve de prudence avec les jugements d’actions passées et rester fidèle la sagesse grecque qui nous invite à nous former notre propre opinion et à être autonome, littéralement notre propre (auto) loi (nomos). André Malraux, défunt homologue de Lína Mendóni, prononçait enfin dans le même discours cité en introduction : Une Grèce secrète repose au cœur de tous les hommes d’Occident. Ainsi, le combat pour le retour des frises de Parthénon n’est pas seulement grec mais bien universel. Pour les lecteurs philhellène à qui leur cœur les inviterait à l’action : International Association for the Reunification of the Parthenon Sculptures

 

La conversation a été modifiée et condensée pour plus de clarté.

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