RÉSILIENCE | La crise des combustibles fossiles qui se propage actuellement en Europe et en Asie met en évidence la vulnérabilité des systèmes énergétiques mondiaux face aux conditions météorologiques. En raison de l’intermittence de l’énergie éolienne et solaire, les pays se tournent vers le gaz pour produire de l’énergie électrique. Or en Eurasie, la demande de gaz est prise en tenaille entre les besoins de chauffage au début de l’automne et de refroidissement à la fin de l’été. Aux États-Unis, les répercussions du vortex polaire de février au Texas, qui a gelé la production de gaz, continuent de se faire sentir alors que les faibles réserves de l’État s’épuisent et que Gazprom tergiverse. La résilience des chaînes d’approvisionnement en énergie est mise à rude épreuve.

 

Les pénuries de carburants sont un problème en soi, mais ce problème pourrait engendrer des pénuries de nourriture, créant ainsi une situation encore plus désastreuse. Les marchés de l’énergie et des denrées alimentaires sont de plus en plus étroitement liés, la demande croissante de biocarburants faisant grimper les prix des graines, notamment des graines oléagineuses. Face au changement climatique, l’agriculture est bien plus vulnérable que le carburant. Rien que cet été, la sécheresse a frappé les productions de céréales en Amérique du Nord et en Asie centrale, tandis que le Brésil a été ravagé par des incendies de forêt, des épisodes de sécheresse et même de gel, laissant les marchés agricoles dans la tourmente.

Pour assurer la résilience du secteur, il faut renforcer les chaînes d’approvisionnement, mieux comprendre les risques et mobiliser de nouveaux capitaux afin de permettre au système alimentaire mondial de résister à des chocs climatiques de plus en plus importants. En d’autres termes, il faut davantage d’innovation financière.

Les marchés émergents et périphériques se sont révélés être un terrain fertile pour les nouvelles technologies financières, ou « FinTech ». Ces pays ont réussi à se frayer un chemin vers la postmodernité financière grâce à une croissance économique rapide et à une large connexion numérique de leur population, bien que cette dernière n’ait pas accès aux services bancaires traditionnels. En Chine par exemple, les solutions de paiement AliPay et WeChat Pay ont été à l’avant-garde en matière de paiement mobile. Ces deux plateformes rassemblent plus d’un milliard d’utilisateurs. Elles sont devenues tellement puissantes que le Parti communiste chinois a décidé de prendre des mesures de répression à leur encontre

D’autres marchés ont favorisé l’émergence de leurs propres géants de la FinTech. Au Brésil, la bureaucratie bancaire fait de l’obtention d’une carte de crédit une épreuve kafkaïenne. Le marché brésilien était donc propice au développement d’une plateforme comme Nubank, dont le processus d’approbation simplifié a attiré 40 millions de clients, ce qui fait de Nubank la plus grande banque numérique du monde. Au Kenya, l’application mobile M-Pesa gère remarquablement les dépôts de salaires, les assurances et les paiements de factures, à tel point que la moitié du PIB du pays transite par les serveurs de l’application. Parallèlement, Patym, la plateforme numérique de transfert de fonds, de courtage d’assurance et d’organisme de dépôt, se prépare à faire l’objet d’une OPV internationale à 2,2 milliards de dollars. Celle-ci devrait être la plus importante jamais réalisée en Inde.

Les paiements mobiles sont le pain quotidien de la FinTech, mais une nouvelle catégorie de sociétés « agrofinancières » émerge dans les pays où l’agriculture représente la majeure partie de l’économie et de l’emploi. Les services de ces sociétés sont essentiels pour renforcer la résilience des petits exploitants agricoles.

Les améliorations apportées aux chaînes d’approvisionnement agricoles sous-développées renforcent le modèle économique des petites exploitations agricoles. Les applications de commerce en ligne et de commerce interentreprises spécialisées dans les systèmes alimentaires utilisent des algorithmes pour rationaliser la logistique et éliminer les intermédiaires coûteux. Cela permet de réduire les prix tout en favorisant la prospérité et la résilience des agriculteurs. À l’aide de ses algorithmes fondés sur l’IA qui prédisent la demande et attribuent les commandes à la méthode de transport la plus efficace, l’entreprise Secai Marche, basée au Japon, se distingue en mettant directement en relation les agriculteurs des pays de l’ASEAN avec l’industrie alimentaire et la restauration japonaises.

Optimiser la logistique de la chaîne d’approvisionnement n’est pas le seul moyen de renforcer la résilience. De nouvelles méthodes d’assurance contre les risques liés au climat peuvent permettre aux petits agriculteurs de survivre aux catastrophes climatiques et d’épargner au secteur les conséquences économiques qui frappent l’industrie de la restauration post-pandémie. La société Etherix utilise la chaîne de blocs Ethereum pour déclencher des paiements automatiques lorsque certaines conditions climatiques sont réunies, évitant ainsi les coûts de déplacement et de vérification associés aux modèles d’assurance traditionnels. Au Ghana, WorldCover utilise des données provenant de satellites, de capteurs au sol et de GPS pour évaluer le risque climatique et personnaliser la couverture des agriculteurs en fonction de leurs cultures.

De nouveaux moyens de financement seront également essentiels pour l’achat d’équipements et de semences en mesure de résister aux changements climatiques. En Inde, la société Jai Kisan utilise un algorithme de risque de crédit pour accorder des prêts à faible coût aux agriculteurs sans antécédents de crédits traditionnels. Au Kenya, FarmDrive dispose de son propre algorithme pour connecter les agriculteurs à une place de marché du crédit, tout en permettant aux prêteurs de surveiller les prêts numériquement. De son côté, la société trAIve utilise l’IA pour fournir aux prêteurs des analyses de risque et de diversification des cultures, ce qui leur permet d’accorder des prêts aux agriculteurs brésiliens à des taux d’intérêt peu élevés.

Cependant, la course pour encourager et attirer les champions de l’agri-FinTech dans les hubs régionaux est encore insuffisante. Alors que Dubaï et Singapour ont mis en place des hubs FinTech spécialisés, les hubs agri-FinTech en Inde, au Brésil et au Kenya ont émergé de manière plus aléatoire.

Le Kazakhstan est l’un des pays ayant résolument adopté une stratégie agri-FinTech. L’Astana International Financial Center (AIFC, Centre financier international d’Astana) et le Tech Hub du pays ont pris l’initiative de développer plusieurs activités, de l’AgriTech à la technologie des satellites. Le récent accord conclu entre l’AIFC et OneWeb, visant à accélérer la connectivité haut débit grâce à l’espace, permettra au Kazakhstan de s’éloigner progressivement des activités extractives et de se tourner davantage vers les services (en 2020, la production d’hydrocarbure représentait 21 % du PIB et environ 70 % des exportations du pays). L’institution financière phare du Kazakhstan est conçue pour faciliter le pivotement du pays vers une économie à forte valeur ajoutée et avec une résilience plus importante dans tous les secteurs, y compris l’agriculture.

En 2019, le secteur agricole du Kazakhstan a enregistré une augmentation annuelle des investissements de 41 %, soit un total de 1,1 milliard de dollars. Selon les dernières prévisions, le secteur agro-industriel kazakh devrait enregistrer une augmentation de près de 10,3 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Alors que le Kazakhstan et les États-Unis célèbrent trente ans de relations diplomatiques, les investisseurs et les entreprises américaines peuvent trouver de nombreuses opportunités dans cette économie en plein essor, des hydrocarbures aux énergies renouvelables, des terres rares et des métaux à la FinTech et à l’agriculture.

Pour en apprendre davantage sur la situation du Kazakhstan, ne manquez pas de suivre le panel virtuel de l’International Tax and Investment Center (ITIC, Centre international de fiscalité et d’investissement) mercredi 6 octobre.

Alors que l’on tire les leçons de la crise des combustibles fossiles, les acteurs des secteurs public et privé doivent agir rapidement pour faire en sorte que les chaînes d’approvisionnement essentielles puissent résister aux changements climatiques. La FinTech, flexible et rapide, devra faire partie de la solution. Dans le cas contraire, les stations-service ne seront pas les seules à se vider. Bientôt, les rayons des supermarchés pourraient également manquer de produits.

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Ariel Cohen, avec l’aide de Paddy Ryan

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