De l’espoir, des interrogations mais aussi de la défiance. L’annonce de la découverte d’un vaccin anti-Covid19 par le géant pharmaceutique américain Pfizer, en collaboration avec le laboratoire allemand BioNTech, ouvre la voie à une sortie de crise. Le recours à une technologie encore jamais éprouvée sur l’homme, l’ARN messager (ARNm) soulève néanmoins de nombreuses inconnues. Décryptage avec Mohand Sidi Said, ancien Vice-président de Pfizer, qui partage sa précieuse analyse. 

Vous avez dirigé pendant plusieurs années le géant de la pharmaceutique Pfizer en tant que Vice-président. Comment accueillez-vous l’annonce d’un vaccin anti-Covid19, avec une efficacité revendiquée à 90% ? 

Mohand Sidi Said : Avec un sentiment de soulagement, cela va de soi. Nous sommes à un cap avec le recensement de plus d’1,5 millions de décès liés à la pandémie de la Covid-19…J’accueille également cette annonce avec un sentiment d’appréhension quant aux effets secondaires des vaccins. Enfin, j’ai aussi de la colère née d’une gestion parfois imprévisible, indécise de cette crise avec cet étalage de luttes de clans, de soucis d’égo et d’opinions divergentes au sommet de la hiérarchie médicale. Je dirai qu’un vaccin entre 70 et 80% de prévention ferait probablement l’affaire, restent toutefois en suspens des questions sur sa durée d’immunisation, sur les conséquences d’une mutation du virus et son innocuité à court et à long terme. A date, nous n’avons pas assez de recul pour répondre à ces questions.

La Food and Drug Administration (FDA) se réunira ce 10 décembre, pour donner un avis consultatif positif ou négatif. En cas d’autorisation, quelles seraient les prochaines étapes ?

M.S-S : Les anglais ont tiré les premiers avec ce vaccin anti-Covid19 !  Ce 10 décembre, la FDA suivra selon toute vraisemblance l’avis de son panel d’experts réputé pour sa rigueur et son indépendance. Quant à L’Agence Européenne du Médicament (EMA), elle statuera avant le 29 décembre 2020. On parle très peu des Japonais, pionniers dans la R&D. Je souhaite qu’ils s’expriment rapidement. Cependant, n’oublions pas que ces approbations sont/ seront octroyées en situation d’urgence, sur la base de dossiers préliminaires. Les expérimentations cliniques vont continuer, les évaluations des agences vont se poursuivre et les études de pharmacovigilance seront d’une importance primordiale.  

Pfizer et son partenaire allemand BioNTech se sont notamment appuyés sur une nouvelle technologie, l’ARN messager. Un procédé non conventionnel programmé pour s’insérer et interférer avec notre propre ADN afin de provoquer une réponse immunitaire…Eclairez-nous sur cette méthode jusqu’alors jamais utilisée. 

M.S-S : Les vaccins basés sur la technologie de l’ARNm (acide ribonucléique ARN messager (m)) utilisent une partie du code génétique du virus qui contient, ici, les instructions nécessaires à la production par nos cellules de la protéine virale « Spike ». L’ARN messager, une fois injecté sous forme de nanoparticules lipidiques, va être utilisé par la machinerie de traduction cellulaire qu’on appelle les ‘ribosomes’ pour produire la protéine ‘Spike’. Cette protéine permet au virus Sars-CoV-2 d’infecter les cellules humaines. L’objectif de ce procédé est de faire produire cette protéine Spike par nos propres cellules afin qu’elle soit reconnue par notre système immunitaire qui va alors fabriquer des anticorps neutralisants. De fait, si les vaccins à ARN messager sont beaucoup étudiés, c’est qu’ils possèdent des avantages non négligeables, et notamment la possibilité de leur production à grande échelle, avec la technologie actuelle. Chaque dose vaccinale est pure et ne contient que l’ARN d’intérêt encapsulé dans sa bulle lipidique. Et rien d’autre. Les adjuvants ne semblent pas nécessaires pour obtenir une réponse satisfaisante.

La  grande fragilité des ARNm est aussi un handicap. Pfizer a annoncé que son vaccin anti-Covid19 devra être conservé à – 80° C. Cela pose d’évidents problèmes de logistique et de coût additionnel.  Les inconvénients sont liés à la rapidité vertigineuse du développement de ces nouveaux vaccins. Quels en seront les effets secondaires à moyen et long terme ? Il s’agit tout de même d’une manipulation génétique basée sur une technologie qui n’a jamais fait l’objet d’un vaccin mis sur le marché jusqu’ici. Malgré tout, c’est un espoir formidable dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19 mais également et, peut-être, une ouverture dans les pathologies des cancers, des maladies rares et d’autres infections virales. Nous avons entre nos mains des technologies de haut niveau.

Comprenez-vous la défiance d’une frange de la population qui rejette en bloc l’idée de se faire vacciner ? Une suspicion se nourrissant notamment des thèses complotistes. 

M.S-S : L’Histoire de la biologie nous force à être prudents et à évaluer rigoureusement les bénéfices et les risques de cette nouvelle technologie. C’est ce que font les organismes gouvernementaux de contrôle et de régulation du médicament.  Pour autant, il ne faut pas taxer d’obscurantisme toutes les personnes qui doutent, de bonne foi. La science n’est que doute ! Quant à la théorie du complot, Albert Einstein disait « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue ».

Pour ma part, mon agenda est assez chargé pour m’aventurer dans cette polémique ! 

 

Mohand Sidi Said : “J’accueille la découverte de ce vaccin anti-Covid19 avec soulagement”

 

Cette course mondiale au vaccin contre la Covid-19 est lourde d’enjeux économiques et géopolitiques…Cette surenchère est-elle saine ?

M.S-S : Non, elle est malsaine car anxiogène. Les pressions n’ont pas manqué. Celle de la pandémie elle-même. Et c’est légitime. Celles des politiciens le sont moins. Notamment les présidents Vladimir Poutine et Donald Trump, évidemment. Au point de faire du vaccin anti-Covid19 un enjeu de sa réélection. Pfizer a refusé l’offre de subvention du président Trump. C’est à son honneur. Qu’à cela ne tienne. Il a fait une offre de 2,5 milliards de dollars à une entreprise américaine de très faible importance et en perte dans son compte d’exploitation. Il s’agit de Moderna Therapeutics – un laboratoire qui dispose d’une expérience dans la technologie de l’ARNm.

C’est à la fois un bonheur et une leçon de courage que Pfizer ait attendu la conclusion des élections américaines pour faire son annonce. Car, oui, l’intérêt économique est immense ! Jamais dans l’Histoire du médicament une molécule, un vaccin n’a suscité autant de déploiements d’énergie, de détermination et de ressources financières avec autant de goûts du risque. C’est aussi cela l’économie de la connaissance, de l’innovation et de l’intelligence artificielle !  Le retour sur investissement peut-être énorme. Avec un investissement global entre 5 et 9 milliards de dollars, un potentiel de ventes au-delà  de 50 milliards / an.  Si …tout va bien .  

Vaccination de masse, ciblée, vaccination obligatoire…? Quelle stratégie adopter ?

M.S-S : La mise en place d’une stratégie vaccinale anti Covid-19 sans aucun recul du temps sur les données semble être un casse-tête chinois. C’est donc un souci, mais un bon problème. Effectivement, une stratégie s’impose car des questions subsistent : qui vacciner ? Où prioritairement ? Par qui, et dans quel laps de temps ? Faut-il tester avant de vacciner ? Priorité aux soignants avec le risque d’immobiliser une partie de ce corps en cas d’effets secondaires difficiles ? Faut-il vacciner ceux et celles qui ont déjà été infectés par SARS-COV-2 ?  Ou encore, faut-il faire payer les Français ? J’espère que non ! Faut-il rendre la vaccination obligatoire ? A mon sens, ce serait une erreur même si elle  peut s’imposer de facto aux personnes qui voyagent. 

Le meilleur moyen de vaincre les réticences ? Un programme de vaccination dans l’ordre et éclairé. 

Durant votre carrière, vous avez toujours eu à cœur de défendre une vision humaniste de la pharmaceutique. Lors de votre gouvernance, vous avez milité pour la délivrance de génériques pour aider l’Afrique du Sud dans sa lutte contre le Sida. Où en est-on dans l’accès aux soins ?

M.S-S : Loin du compte. Nous avons en France un système de santé généreux. C’est indéniable. Mais cette générosité est émiettée par un modèle qui a vieilli et qui ne répond plus aux exigences de notre temps. Il faut le mettre à plat pour dessiner un modèle plus agile, préventif, débarrassé de sa bureaucratie, du fardeau des 35 heures et plus motivant pour ses soignants.  Vite, « un grenelle de la Santé », car le gouvernement n’a pas encore tiré les conséquences de cette crise sanitaire et évidemment économique et industrielle. Le problème de l’accès aux soins innovants, notamment dans les cancers et les maladies rares demeure entier. C’est assurément un facteur de discrimination envers les plus démunis de la société. 

Dans votre ouvrage, “Du Djurdjura à Manhattan”Editions Prolégomènes) , vous revenez sur votre incroyable parcours d’immigré Algérien qui a gravi tous les échelons de l’American Dream et rencontré tous les Grands de ce monde. Votre vision ‘philanthropique’ de la santé est-elle condamnée à demeurer minoritaire ?

M.S-S : Non. L’entreprise soucieuse de sa responsabilité sociale n’est plus une simple vue de l’esprit. Je suis président d’un Fonds de Dotation, Aix-en-Provence Mécénat. La gestionnaire, Axelle Sidaine, la trésorière, Michelle Delfaux et son conseiller stratégique, Damien Bariller, pourront vous dire mieux que moi, l’élan de solidarité rencontré lors de cette pandémie et de son premier confinement. Les entreprises aixoises nous ont permis de participer à l’effort de solidarité envers les étudiants aixois démunis, mobilisant La Croix Rouge, les Restos du Cœur et le Secours Populaires. C’est dans les moments de crise que s’exprime notre solidarité à l’égard des plus fragilisés de notre société. Qu’ils  soient tous remerciés. C’est l’entreprise qui crée de la richesse et nous allons intensifier nos partenariats.  

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