Une capsule habitée SpaceX va décoller ce samedi 30 mai, marquant une étape majeure dans le secteur de l’aérospatial, qui tente de se légitimer auprès des gouvernements.

Si tout se passe comme prévu, les deux astronautes vétérans de la NASA, Bob Behnken et Doug Hurley, décolleront du Centre spatial Kennedy en Floride samedi, après une tentative avortée mercredi dernier du fait de la météo défavorable. Moins d’un jour plus tard, ils arriveront à la station spatiale internationale (ISS). Il s’agira du premier vol orbital avec équipage à partir du sol américain depuis 2011.


Encore plus important : c’est la toute première fois que des astronautes se rendront en orbite à bord d’un vaisseau spatial privé (les précédents vols touristiques étaient des vols suborbitaux du gouvernement russe). Bob Behnken et Doug Hurley embarqueront à bord d’une capsule Dragon, qui sera lancée par un lanceur Falcon 9, tous deux conçus et fabriqués par SpaceX, la société d’Elon Musk. Pour la forme, les deux astronautes seront même transportés jusqu’à la plateforme de lancement dans des voitures électriques Tesla.

Il s’agit là d’un grand moment pour Elon Musk et sa société, mais c’est l’aboutissement de plusieurs décennies de travail qui ont permis de transformer l’espace pour en faire un nouveau domaine de l’entrepreneuriat.


Au cours du programme Apollo, envoyer Neil Armstrong sur la Lune n’était pas seulement une question de technologie ou de science, il en allait également du triomphe du capitalisme sur le communisme. Car le programme Apollo a bien été élaboré par des centaines d’entreprises privées, même si son développement et sa direction ont été centralisés par le gouvernement fédéral américain, qui a dépensé environ 152 milliards de dollars actuels pour envoyer un homme sur la Lune.

Pour de nombreux passionnés de l’espace, nourris aux films de science-fiction, cette situation était insupportable. Lorsque la guerre froide a finalement pris fin en 1991, de nouvelles opportunités entrepreneuriales se sont révélées, la plupart au sein de l’ancienne Union soviétique.

Jeffrey Manber, entrepreneur spatial de longue date et PDG de Nanoracks (qui a par ailleurs servi dans le gouvernement Reagan dans les années 1980, où il avait aidé à établir le Bureau du commerce spatial) raconte : « Ce sont les Russes qui ont fait les premiers pas dans la commercialisation de services spatiaux. À cause de l’effondrement économique en Russie, il a fallu décider que les secteurs dans lesquels le pays était leader (Aeroflot, le Ballet du Bolchoï ou l’espace) devraient se débrouiller seuls ».

À l’époque, l’émergence de compagnies spatiales russes, qui construisaient des fusées solides pour des prix raisonnables, a permis de redynamiser le marché. Les entreprises européennes et américaines ont riposté en faisant pression sur les gouvernements pour limiter le nombre de lancements russes.

En 2000, Jeffrey Manber devient le premier PDG de MirCorp, une société basée aux Pays-Bas qui récupère les opérations de la station spatiale russe Mir. Bien que son mandat ait été de courte durée (la station spatiale a été désorbitée par le gouvernement russe en 2001), le PDG supervise le premier réapprovisionnement en cargaison financé par le secteur privé, la première mission avec équipage financée par le secteur privé et le premier contrat de tourisme spatial.

Pendant ce temps, les États-Unis assistent à l’ascension de plusieurs entrepreneurs du secteur spatial, qui ambitionnent de fabriquer des fusées. Pourtant, ces différents efforts se soldent souvent par des échecs à cause de la méfiance des autorités. Jeffrey Manber précise : « Il y avait beaucoup d’obstacles politiques et culturels » au secteur spatial américain à cette époque. En 1996, le banquier milliardaire Andrew Beal fonde une société aérospatiale dans le but de produire des fusées réutilisables à faible coût. Il avoue alors à Forbes : « C’est un coup de poker ». Et il avait raison : six mois plus tard, la chance tourne et Andrew Beal ferme son entreprise, invoquant l’impossibilité de concurrencer l’industrie aérospatiale subventionnée par le gouvernement.

C’est dans ce contexte qu’Elon Musk fonde SpaceX en 2003. Il est pour cela aidé de l’argent provenant de la vente de Zip2, sa première société, qui lui a rapporté 307 millions de dollars, et de PayPal pour 1,5 milliard de dollars. À l’époque, il déclare à Forbes : « Il faut trouver une méthode fiable et peu coûteuse pour se rendre dans l’espace ».

 

SpaceX
Elon Musk en 2004 | Crédit photo : Getty Images

 

Mais la différence avec les autres qui s’y sont risqués avant lui, c’est qu’Elon Musk tente immédiatement de rallier le gouvernement américain à sa cause. Chad Anderson, dont la société Space Angels a investi dans SpaceX, explique : « Avant SpaceX, le gouvernement était le principal client. Il y avait besoin de ce client pour que les choses fonctionnent. Elon Musk et SpaceX se sont donc donné beaucoup de mal pour que le gouvernement les prenne au sérieux ». Le PDG fait des pieds et des mains et fin 2003, il dévoile le premier lanceur de sa société, Falcon 1.

Le secteur spatial a franchi une autre étape importante en 2004, lorsque SpaceShipOne, un vaisseau spatial créé par l’ingénieur aérospatial Burt Rutan et sa société Scaled Composites, effectuent avec succès deux vols suborbitaux. Le PDG touche alors 10 millions de dollars, offerts par l’Ansari XPRIZE à la première entreprise parvenant à lancer dans l’espace un véhicule spatial habité. Par la suite, Sir Richard Branson fait l’acquisition de cette technologie pour Virgin Galactic, qui a pour ambition de faire voyager des touristes dans l’espace avant la fin de l’année.

Dès lors, le grand public s’enthousiasme à l’idée des initiatives privées dans le secteur spatial. En 2004, le Congrès des États-Unis adopte une loi qui définit un parcours réglementaire pour les sociétés de lancement spatial. Shelli Brunswick, directrice de l’exploitation de la Space Foundation, estime qu’il s’agit là d’une base essentielle pour le lancement orbital de SpaceX cette semaine : « Il s’appuie sur la bonne législation, le bon financement, les bonnes politiques de ces 20 dernières années ».

Par la suite, en 2005, la NASA commence à faire évoluer sa façon de faire, avec le lancement de son programme de services de transport orbital, dont l’administrateur Mike Griffin prend la tête. Dès lors, plutôt que de prendre la direction de l’ingénierie et de la conception des nouveaux projets, l’agence spatiale identifie les besoins et invite les entreprises à faire des offres.

SpaceX saute immédiatement sur l’occasion et remporte en 2006 un contrat avec la NASA, qui lui permet d’obtenir 278 millions de dollars pour développer son lanceur Falcon 9 (depuis lancé avec succès en 2010). En 2008, l’entreprise d’Elon Musk signe par ailleurs un contrat distinct de 1,6 milliard de dollars avec la NASA afin d’envoyer des cargaisons à l’ISS, une mission amorcée en 2012 quand la capsule Dragon devient le premier vaisseau spatial privé à s’amarrer à la station spatiale internationale.

 

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La station spatiale internationale (ISS) | Crédit photo : Unsplash

 

Selon Chad Anderson, de SpaceAngels, l’une des raisons de ce succès est que les autres entreprises spatiales n’ont pas prêté beaucoup d’attention à cette opportunité : « Les grandes entreprises de défense ne pensaient pas que cela valait la peine, car les montants étaient faibles. Mais pour SpaceX, une jeune entreprise montante financée par le capital-risque, c’était une grosse somme d’argent ».

L’évolution du fonctionnement de la NASA permet également aux entrepreneurs de disposer d’une plus grande marge de manœuvre. Jeffrey Manber est par exemple revenu sur le devant de la scène avec une nouvelle entreprise, Nanoracks, qui a installé en 2010 une plateforme de recherche sur l’ISS afin de proposer à ses clients de mener des expériences dans l’espace. En 2014, elle y installe aussi un système de déploiement, pouvant être utilisé pour mettre en orbite de petits satellites.

Par la suite, SpaceX offre de nouveaux services de lancement à d’autres clients commerciaux, comme des entreprises de télécommunications. Les prix sont considérablement plus bas que ceux de ses concurrents, y compris les entreprises russes. Grâce à SpaceX et Nanoracks, l’espace devient plus abordable, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles opportunités commerciales.

La société Planet est l’une des premières à bénéficier de cette évolution tarifaire en 2014, déployant une constellation de petits satellites pour prendre des images de la surface de la Terre. Les satellites sont lancés vers l’ISS à bord d’une fusée dans le cadre d’un contrat de fret commercial avec la NASA, et propulsés en orbite à partir du système de déploiement Nanoracks. Encouragés par ce succès, les investisseurs affluent dès lors vers le secteur spatial commercial. Selon un rapport de Space Angels, depuis 2009, plus de 30 milliards de dollars ont été investis dans plus de 530 entreprises spatiales différentes. On compte plusieurs licornes spatiales, dont Planet (valorisée à 2,2 milliards de dollars), SpaceX et le fabricant de fusées Rocket Lab.

Le succès remporté par les cargaisons vers l’ISS convainc alors la NASA de se concentrer à nouveau sur les vols habités. Phil McAlister, directeur des vols spatiaux commerciaux de la NASA, déclare : « Le secteur spatial commercial avait vraiment atteint l’excellence en matière de capacités commerciales et techniques ».

En 2014, la NASA attribue ainsi de nouveaux contrats pour des vols spatiaux avec équipage à deux entreprises : Boeing et SpaceX. Ensemble, ces deux contrats représentent une valeur d’environ 6,8 milliards de dollars. Phil McAlister s’en amuse : « Il s’agit d’un énorme transfert des responsabilités vers le secteur privé, qui est orienté vers la rapidité et la rentabilité. La NASA en est consciente, mais cela ne fait pas vraiment partie de nos compétences de base ».

Toutefois, cela ne veut pas dire que la NASA n’intervient pas dans le développement des véhicules spatiaux de l’une ou l’autre société, mais cette collaboration permet d’associer le meilleur de l’expertise gouvernementale avec celle du secteur privé, même si ce n’est pas toujours facile. Phil McAlister explique : « C’était un changement énorme pour nous de prendre du recul et de laisser une partie de ce travail au secteur privé. Et cela a été très, très difficile pour la NASA, parce que nous pensions être les seuls experts en la matière. Selon moi, c’était le plus grand défi à relever au début ».

Pour Jeffrey Manber, le lancement de capsules SpaceX habitées « est le point d’orgue » des dernières décennies d’innovation. Il assure : « C’est ce que cette mission va vraiment apporter au public américain et au monde entier : que le secteur privé soit désormais un partenaire à part entière dans l’ouverture des frontières spatiales ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Alex Knapp

 

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