TRIBUNE | L’accès à l’information n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui. Mais paradoxalement, le flot d’informations entraîne une diminution de la capacité d’analyse et d’interprétation de la réalité. Le néologisme « infodémie », forgé par l’Organisation Mondiale de la Santé au tout début de l’épidémie de Covid-19, décrit les dangers des phénomènes de désinformation dans le contexte pandémique, mais aussi du mauvais usage de l’information en général. Les conséquences peuvent être graves, y compris sur les courbes épidémiques : en influençant et fragmentant la réponse sociale, la désinformation ou la contagion d’opinions, dissidentes ou déprimantes, sont des freins aux mesures prises contre la maladie.

Quels sont les effets d’une surexposition à l’information ?

L’information est pouvoir. Y avoir accès révolutionne la vision que nous avons de la société qui nous entoure, de notre place dans le monde et la façon dont nous organisons notre vie pour en tirer le meilleur parti. Or, la surconsommation d’informations induit à « l’infobésité », une maladie psychologique due à un fort surpoids d’informations. Selon une recherche publiée dans Informations Sociales en 2015, l’effet pathologique de l’infobésité conduit à se sentir pris par un sentiment d’urgence généralisée et de pessimisme sur la situation environnante. Vient ensuite le risque de paralysie des capacités de prendre de bonnes décisions. 

Les exemples n’ont pas manqué au cours des derniers mois, qu’il s’agisse de désinformation ou d’informations mal contrôlées et diffusées à mauvais escient. Ainsi, début mars 2020, la CNN a anticipé une rumeur sur un possible verrouillage de la Lombardie (Italie), touchée par une flambée épidémique, quelques heures avant la communication officielle du Premier ministre italien. Conséquence ? Des trains et des avions bondés, de quoi perturber l’action gouvernementale et, potentiellement, augmenter la contagion en déplaçant le virus.

Plus récemment, au Pays-Bas et au Danemark, le week-end du 23 janvier 2021 a été marqué par des violences en marge de manifestations contre les restrictions sanitaires amplifiées par les théories complotistes. Les images de heurts et de pillages ont fait le tour des réseaux sociaux, allant jusqu’à inquiéter les responsables politiques européens, quant à un possible effet de contagion. 

Selon le sociologue Edgar Morin, l’interaction est un échange entre plusieurs entités sociales : « Ce sont des actions réciproques modifiant le comportement ou la nature des éléments, corps, objets, phénomènes en présence ou en influence ». Les réseaux sociaux ont dans leurs principes de fonctionnement cette interaction. En raison du processus de contagion émotionnelle (c’est-à-dire le transfert à d’autres personnes de notre propre état émotionnel), les réseaux sociaux favorisent le développement de l’anxiété dans les situations de crise, à travers des interactions humaines qui ont comme objectif de régulariser nos émotions. 

Par conséquent, le flot d’informations auquel nous sommes exposés au quotidien possède une influence considérable sur nos comportements. Pour en limiter les effets négatifs, il peut être utile de pratiquer la « distanciation digitale », de tous types d’écrans, surtout en ces temps de pandémie.

Pourquoi pratiquer la « distanciation digitale » ?

  • Passer des heures sur les écrans ne nous rend pas plus informés

Même en passant des heures sur les réseaux sociaux, il est fort probable que toutes les informations que nous recevrons ne feront qu’aller dans notre sens, sans apporter de contre-éclairage, du fait de nos connexions et des choix de l’algorithme dans la proposition de contenus – c’est la théorie du biais de confirmation.

  • Être au contact d’informations négatives de façon prolongée augmente notre stress

Des recherches antérieures ont examiné les facteurs liés aux symptômes de santé mentale en réponse à des menaces de maladie telles que la grippe H1N1 « grippe porcine », le virus Zika, le SRAS et Ebola. Ces travaux ont largement suggéré que les menaces de maladie pandémique sont associées à une anxiété et une inquiétude généralisées parmi le public. 

  • L’anxiété liée à la surinformation négative affaiblit notre immunité

L’anxiété en réponse à une menace de pandémie peut devenir excessive et inadaptée. Une anxiété excessive peut être débilitante et entraîner de graves troubles du fonctionnement. Dans un rapport récent publié dans la revue Perspectives on Psychological Science, ces enquêteurs ont démontré que la dépression, la solitude, le stress et les mauvais comportements en matière de santé peuvent affaiblir le système immunitaire, pouvait aller jusqu’à réduire l’impact des vaccins contre la Covid-19. En effet, la combinaison de facteurs de stress comportementaux et psychologiques peut allonger le temps nécessaire pour développer une immunité fournie par les vaccins. Ils peuvent également raccourcir la durée de l’immunité lorsqu’ils sont finalement développés.

 

Petit guide pratique de la « distanciation digitale » 

Au même titre qu’une bonne hygiène de vie prémunit contre de nombreuses maladies, l’hygiène digitale nous permet de soigner notre santé mentale. Voici quelques conseils pratiques pour se tenir informés tout en adoptant le recul nécessaire à une vie équilibrée. 

  1. Distanciation des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux sont un formidable moyen de rester en contact avec nos êtres chers et de se tenir informés. Toutefois, une recherche a démontré qu’au-delà de deux heures d’exposition par jour, les chances de se sentir isolés socialement doublaient. D’où l’intérêt d’un usage modéré, pour se recentrer sur d’autres activités et pour éviter toute dépendance.

  1. Avoir une bonne hygiène digitale

Un excès de nouvelles et d’images visuelles sur un événement traumatique peut créer des symptômes de trouble de stress post-traumatique et de mauvaise santé jusqu’à des années plus tard, selon une récente étude. Il est sain de se tenir au courant de l’actualité, mais il peut être intéressant d’essayer de limiter l’exposition à des articles ou reportages sur l’épidémie dans les médias digitaux à une ou deux fois par jour au maximum, au risque d’adopter une vision exagérée de la réalité. 

  1. Savoir quoi partager

Il vaut mieux ne partager que des informations provenant de sources médiatiques que l’on connait et qui concernent la réalité de là où l’on vit. L’idéal est de privilégier des sources certifiées : communications gouvernementales, avis d’experts, enquêtes journalistiques sérieuses.

  1. Éviter les spéculations

Personne ne peut prédire l’avenir. La crise actuelle évolue extrêmement rapidement. Ce qui était vrai hier pourrait ne pas l’être aujourd’hui.  La spéculation – souvent basée sur des sources non qualifiées ou non fiables – peut conduire à la peur et à la panique. Leur diffusion est à éviter.

Le coronavirus inquiète tout le monde. Il est normal de vouloir donner son avis sur les réseaux sociaux et de s’engager dans la conversation autour de ce sujet. Avant de publier quoi que ce soit, il convient de se poser quelques questions : est-ce utile ?  Pourquoi partagerais-je ce contenu ? Est-ce que je propage la peur et la confusion ? Évaluons calmement ce que nous allons partager. Prenons une grande inspiration. Prenons un café ou un thé.  Ou, tout simplement, laissons de côté notre projet de publication pendant un quart d’heure avant d’y revenir et de décider si publier. La plupart du temps, la réponse est non. Notre santé, notre réseau – et la société en général – nous en remercieront.

Tribune rédigée par Peter Saba

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