Après avoir enquêté sur la face cachée de la transition énergétique, notamment dans les mines chinoises d’extraction de terres rares, le journaliste Guillaume Pitron publie aux éditions Les liens qui libèrent un nouvel ouvrage intitulé “L’enfer numérique”. Pour provoquer une prise de conscience sur le coût écologique de nos usages numériques, Guillaume Pitron s’oppose aux tenants  de la croissance verte qui entretiennent ce “malentendu” selon lequel le numérique n’aurait aucun impact matériel. Entretien.


Votre principal postulat est d’affirmer que « tout ce que nous entreprenons dans le monde réel est dupliqué dans les sphères virtuelles ». Pouvez-vous nous en dire plus ?  

Guillaume Pitron : Il est évident que la majeure partie des actions que nous entreprenons – notamment par le biais de notre smartphone – laisse des traces numériques et génère un double impact, physique et numérique. Les données que nous générons transitent par des câbles sous-marins vers des data centers et engendrent une double matérialisation de nos actions dans le monde réel. 

Facebook a récemment lancé Stories, une paire de lunettes connectées qui filmera tout ce que vous faites et permettront, en fin de journée, de récupérer les moments filmés de votre vie. Nous avons là un exemple qui instille l’idée que ce que nous faisons doit être constamment enregistré, géolocalisé, analysé, stocké, transféré… bref, une nouvelle matérialité qui vient s’additionner à la première. 

À défaut de rendre le monde du travail plus résilient, le numérique a-t-il aggravé son impact durant la crise ? 

G. P. : Mes chiffres sur la pollution numérique datent d’avant la crise et il semble y avoir un débat sur ce sujet : certains disent que, pendant la crise, la croissance de l’impact écologique du numérique a été minime. Mais cela reste encore à être mesuré.  

Mon intuition serait d’affirmer que le numérique a pris une part importante de notre quotidien et l’impact matériel de nos vies numérisées est par conséquent appelé à gagner en puissance. Ne serait-ce que par la généralisation des pratiques vidéos de type Zoom, qui a d’ailleurs popularisé le terme. En tout cas, les rapports d’experts semblent confirmer de plus en plus cette pente ascendante. 

Vous qualifiez le numérique d’“inframonde” qui fonctionne à l’aide de “machinistes de l’exode numérique bravant les lois de la physique pour que des milliards aient l’illusion d’en être affranchis”… C’est ce mythe de la dématérialisation qui accentuerait donc la pollution numérique ? 

G. P. : Je pense effectivement que ce mythe y joue pour beaucoup. C’est un peu similaire avec le biais qui consiste à dire que la voiture électrique est forcément propre : “si j’ai une voiture propre, je peux me permettre de rouler 100 km de plus”. Si les discours continuent de faire croire qu’un acte de consommation peut être neutre pour l’environnement, personne ne va se limiter. Dire d’une technologie que son impact est neutre, voire positif, c’est quelque part nous convaincre que plus on l’utilise, plus on est des bons citoyens, soucieux de la planète et des générations futures. Cette croyance-là ne peut que nous pousser à consommer toujours davantage de biens et services. 

Le problème, c’est qu’il n’existe pas d’études sérieuses concernant l’impact de ce marketing sur la psychologie des foules et les habitudes de consommation. Cela mettrait des mois de travail pour être capable d’évaluer ces effets rebond. Mais je reste convaincu que ce mythe technologique génère forcément une surconsommation. 

C’est d’ailleurs un des points que vous soulevez dans votre livre : le manque de consensus scientifique et de recherche sur l’impact du numérique… 

G. P. : Selon les rapports du Global e-Sustainability Initiative (GeSI), un groupement d’acteurs privés du numérique et d’organisations internationales basé à Bruxelles, “les économies […] de CO2 résultant de l’utilisation efficace des Technologies de l’information et de la communication (TIC) représentent 15% des émissions mondiales”.  

J’ai soumis ces travaux à la chercheuse au CNRS Françoise Berthoud qui n’a pas pu en valider les résultats, faute de données. À partir du moment où un institut ou une organisation appartient à l’univers économique promouvant les nouvelles technologies, il est facile de se rendre compte qu’il y a un problème. Seuls ces acteurs ont les moyens techniques et financiers de produire cette information. En remontant à la source, on ne peut que prendre ces conclusions avec des pincettes. 

À l’autre bout du spectre vous avez aussi le Shift Project, un organisme courageux qui prétend l’inverse : le numérique coûte plus à l’environnement qu’il ne lui rapporte. Je ne sais pas personnellement si cela est vrai car nous manquons cruellement de métrique. Tout simplement parce que les chercheurs indépendants ne travaillent pas avec les industriels, et inversement. 

Finalement, on peut se demander : qui dit vrai ? La solution serait un projet œcuménique qui réunirait tous les acteurs à la même table pour tomber sur un chiffre médian. Personne ne sait réellement mesurer cet impact mais force est de constater que le récit le mieux financé et le plus visible reste celui qui présente le numérique comme bénéfique.  

Quelle place pour l’écologie politique dans ce débat ? 

G. P. : Je suis à titre personnel traditionnellement prédisposé à entendre ce discours qui ferait cohabiter écologie et technologie. Mais à mesure que je fais ce métier de journaliste, j’avoue questionner de plus en plus cette voie médiane qui prône la croissance verte. Je pense d’ailleurs que le mot « vert » ne veut rien dire, nous sommes pollués par ce mot.  

La croissance avec un impact écologique existe ; la croissance avec un moindre impact peut-être ; mais la croissance verte n’existe pas. C’est en ce sens que je commence de plus en plus à contester cette idée d’une croissance écologique qui ne serait fondée que sur des solutions technologiques. 

Je m’attaque dans mon livre à un de ces piliers du capitalisme qui promet, grâce à la technologie, une prospérité sans impact. Si on pense que le changement viendra des laboratoires et des usines, il n’y aura pas de transition écologique. En revanche, le solutionnisme technologique est réel car il permet de grandes avancées, mais il n’est pas suffisant. 

 

Guillaume Pitron : Les Gafam savent capter notre attention et nous rendre dépendants en sécrétant cette dopamine. Et il y a un lien entre ces réseaux dont sommes devenus accros et l’écologie car cette technique marketing nous engage à consommer toujours plus de photos, de vidéos, de bande passante qui génèrent des impacts écologiques.  

 

Qui sont les responsables de ce mythe ? Est-ce que les fondateurs du net y sont pour quelque chose ?  

G. P. : Je ne pense pas que les théoriciens du net des années 1990 aient fait du greenwashing car les questions écologiques se posaient à peine à l’époque. Ils ont par contre contribué à l’émergence d’une idée selon laquelle Internet serait un sixième continent qui, parce qu’il est dématérialisé, serait affranchi de tous les interdits, toutes les réglementations et carcans moraux existants. 

Cette philosophie libertarienne défendue par les pionniers du web est avant tout sincère mais nie la matérialité d’Internet. Quand Perry Barlow disait que “dans notre monde [virtuel], il n’y a pas de matière”, je suppose qu’il ne savait pas que les réseaux se développeraient aussi massivement.  

Je pense que le greenwashing apparaît plutôt au moment de l’irruption du marketing du cloud, cet espace immatériel présenté comme simple d’accès et propre. Cela a pour effet de nous désensibiliser car ces infrastructures sont plus difficiles à concevoir avec nos propres sens.   

Le numérique ouvre un nouveau chapitre de la pollution humaine et nous sommes tous – y compris les jeunes générations – embrumés dans ce discours empreint de solutionnisme technologique.  

Quel message adresser aux jeunes de la “génération climat” ? 

G. P. : Je suis d’abord très admiratif de ces jeunes, en particulier Greta Thunberg. Ils proposent des mesures radicales et ils ont raison de pousser les générations précédentes à faire leur devoir.   

Mon message à passer est le suivant : ils ont entre les mains un outil qui font d’eux – et de nous – des demi-dieux : réserver un taxi, commander une pizza, planifier un voyage à l’autre bout du monde, envoyer un email à des milliers de personnes… Tout ça demeure possible en un seul clic. Ce pouvoir excite notre imaginaire et notre vanité. 

Les jeunes ont donc à la fois un outil qui permet de mobiliser des milliers de personnes dans les rues le vendredi et paradoxalement décuple les impacts écologiques de la moindre de leurs actions. La technologie est donc simultanément un ami et un ennemi : la « génération climat » a-t-elle conscience de cette ambiguïté là ?  

Qu’en est-il des agitateurs de dopamines et ingénieurs de l’attention qui nous rendent dépendants aux réseaux à notre insu ? 

G. P. : Les Gafam savent capter notre attention et nous rendre dépendants en sécrétant cette dopamine. Et il y a un lien entre ces réseaux dont nous sommes devenus accros et l’écologie car cette technique marketing nous engage à consommer toujours plus de photos, de vidéos, de bande passante qui génèrent des impacts écologiques.  

Dans le chapitre 7 de mon livre, j’évoque par exemple le fait que le rouge et le bleu sont les couleurs qui reviennent le plus souvent sur les réseaux sociaux. Je me suis aperçu que ce ne sont pas de simples couleurs qui sont choisies : des algorithmes ont été spécialement conçus pour choisir dans des milliers de teintes le rouge et le bleu parfaits afin de générer un taux d’engagement maximal. Ces couleurs contribuent à l’économie de l’attention en nous manipulant. C’est d’ailleurs en ce sens que je passe souvent mon téléphone en mode “grey scale” qui remplace les couleurs par des niveaux de gris. 

Ces ingénieurs de l’attention ont une part de responsabilité et en même temps, nous sommes aussi des victimes consentantes par le simple fait d’accepter de délivrer nos données en échange d’un Internet gratuit.

 

Guillaume Pitron : L’enjeu du XXIe siècle ce n’est pas la numérisation ou la croissance verte, c’est l’économie circulaire. Est-ce que les financeurs publics et privés n’y gagneraient pas à investir massivement dans ce type de secteur compatible avec la transition écologique ? 

 

Comment accéder à cet usage raisonné dans un monde où la technologie est intrinsèquement liée au développement économique ? Pour l’ingénieur Philippe Bihouix, cette prise de conscience de l’impact de la technologie peut provoquer “une révolution par le bas”. Autrement dit, les revendications issues de la société civile auront un effet sur les décisions politiques et les leviers normatifs. À terme, la sobriété numérique essaimerait les administrations publiques et les entreprises… 

G. P. : Je suis tout à fait d’accord et pour moi, les lois françaises récentes contre la pollution numérique ou encore l’initiative de la Convention citoyenne pour le climat, sont une forme d’institutionnalisation de la réponse donnée face à l’impact du numérique. C’est une demande populaire et je doute que le politique aurait réagi aussi vite si le débat n’était pas aussi prégnant.  

Maintenant, il y a une sorte de schizophrénie qui consiste à penser : “Je veux moins d’impact mais toujours autant d’argent”. Dans un contexte de croissance économique constant, nos éco-gestes pour limiter notre impact numérique sont très largement effacés par l’arrivée de grands projets technologiques comme la 5G, l’internet des objets ou la Big Data. Je m’inquiète de cette machine qui est difficilement contrôlable.   

Cédric O l’a rappelé à la 9ème édition du France Digitale Day placée sous le signe de l’impact : la French Tech, déjà habitée de 17 licornes, vise désormais l’ascension d’au moins une start-up au CAC40. Quel avis avez-vous sur cet emballement entrepreneurial en cours ? La finance de l’innovation est-elle une voie crédible ? 

G. P. : Évidemment la finance de l’innovation est cruciale, si elle est mieux encadrée notamment dans sa conception des objets numériques de demain. L’avenir c’est la matière et les technologies nous permettent de fabriquer des nouveaux alliages plus performants ou bien de stocker plus de données dans des espaces plus petits. Je soutiens cette recherche mais la question c’est qui finance et vers quoi ?  

Pour moi, l’avenir ce sont notamment les nouveaux matériaux. Il y a très peu de financements et pourtant nous avons des chercheurs français qui sont brillants. Le modèle de financement de la recherche en France est très centralisé et trop souvent, de jeunes entreprises sont rachetées par des fonds d’investissement anglo-saxons. La phase de transfert technologique qui permet de faire passer des travaux de recherche à une innovation rentable est un passage compliqué pour l’écosystème français.  

L’enjeu du XXIe siècle, ce n’est pas la numérisation ou la croissance verte, c’est l’économie circulaire. Est-ce que les financeurs publics et privés n’y gagneraient pas à investir massivement dans ce type de secteur compatible avec la transition écologique ? 

Je pense qu’il est possible d’assumer une croissance sélective. Il faudrait par exemple que le modèle économique des éco-designers de produits électroniques croisse. Il faut que les réparateurs, les recycleurs et tous les acteurs de l’économie circulaire voient leur business model croître. Tout cela n’est pas de la décroissance mais une autre manière de penser la croissance, qui respecte davantage la planète.  

Quels usages numériques devraient être limités en priorité ? 

G. P. : C’est un débat très complexe car cela renvoie à la question : quels sont les bons ou les mauvais usages numériques ? Nous pourrions par exemple nous demander si l’hôpital connecté n’est pas plus utile que le visionnage de vidéos Tik Tok. Moi j’aimerais dire que le premier prévaut sur le second mais un bon nombre de jeunes pourraient répondre que Tik Tok a été très utile à leur santé mentale pendant les confinements de 2020.  

Le raisonnement sous-jacent est celui-ci : devons-nous limiter la bande passante, prioriser certains usages, voire en interdire ? C’est un débat tabou au regard de l’ADN même de cette technologie et des pouvoirs qu’elle nous confère. Nous ne sommes pas prêts à avoir cette réflexion tandis que la Chine a récemment décidé de limiter à 40 minutes par jour l’usage de Tik Tok chez les jeunes. C’est bien dans cet Etat totalitaire qu’apparaît pour la première fois la question de la limitation et de l’interdit dans l’utilisation d’Internet.  

Je ne le souhaite pas mais je reste convaincu que ce sont des questions émergentes puisque la Chine a montré l’exemple. Ce débat reste encore tabou en France car cela consiste à mettre en place des mesures liberticides à propos d’un outil par essence libertaire. 

 

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