La comptabilité en partie double a été développée il y a près de 600 ans. Son principal objectif est de rendre compte de l’ensemble des flux entrants et sortants de l’entreprise. Logiquement, au lieu de tenir un seul grand livre, le comptable en tient deux : un pour les entrées et l’autre pour les sorties. Toutefois, il est couramment admis que cette méthode comptable manque de transparence et autorise quelques manipulations dont les investisseurs, les prêteurs et l’Etat sont les principales victimes. Par Pascal Montagnon, Directeur Chaire de recherche Digital, Data Science et Intelligence Artificielle de INSEEC U et Eric Braune, Professeur Associé INSEEC U.

L’introduction de la blockchain constitue un moyen de dépasser les limites associées à la comptabilité en partie double. Beaucoup parlent déjà de comptabilité en partie triple. Il est peut-être temps de se familiariser avec cette technologie peu coûteuse et dont les avantages apparaissent nombreux.

En termes simples, la blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, permettant la constitution de registres répliqués, distribués, sécurisées et structurées par des blocs liés les uns aux autres. Les champs d’application de la blockchain dépassent de très loin le seul domaine des crypto monnaies. Les intérêts liés à sa mise en œuvre dans les services financiers et comptables des entreprises méritent d’être soulignés.

La blockchain : une comptabilité en partie triple

En comptabilité, la blockchain fait référence à un grand livre numérique décentralisé et réparti entre différentes organisations ou entités juridiques dans le but de garantir la sécurité, la fiabilité et la transparence de l’information comptable.

Le concept central de la blockchain est celui de registre distribué, appelé aussi Distributed Ledger Technology (DLT). Chaque nœud de connexion au registre distribué représente une entité économique ou une organisation. La combinaison de ces nœuds compose un réseau de pair à pair. Chaque nœud possède une capacité d’enregistrement des transactions liant l’entité considéré aux autres nœuds du réseau. La validation de la transaction par les contreparties conduit à une synchronisation instantanée des comptes des différentes entités engagées par la transaction.

Chaque transaction dans la blockchain est alors automatiquement intégrée, sécurisée par un scellement numérique. Tout modification qui pourrait intervenir ultérieurement est immédiatement notifiée aux contreparties rendant ainsi toute opération de falsification ou de fraude impossible.

Plus précisément, la Blockchain permet de relier les grands livres des entreprises entretenant des flux d’affaires matérialisés par des contrats intelligents (smart contacts). Les contrats intelligents sont des programmes autonomes qui, dès leur lancement, déroulent toutes les opérations dans les conditions qui ont été prédéfinies et mentionnées dans la blockchain par les initiateurs du dispositif. Les smart contracts vont encadrer toute la relation contractuelle avec les tiers de l’entreprise. Par exemple, vis-à-vis d’un client, le smart contract s’active à partir de la signature du contrat en passant par la validation de la prestation réalisée et jusqu’à la facturation. Les smart contrats garantissent l’application des contrats passés entre les parties, non plus de jure, mais grâce à un programme informatique contrôlant en temps réel le respect des termes de l’accord. Chaque transaction passée dans le cadre du contrat intelligent fait l’objet d’une écriture cryptée, un bloc, lié à un nombre prédéfini de blocs précédents. Les informations contenues dans chacun des blocs sont vérifiées avant que le bloc soit ajouté à la chaîne. Dans la blockchain, chaque entité possède un enregistrement complet de l’ensemble des transactions, et chacune d’entre-elle doit être approuvée par les contreparties. Cette caractéristique confère à la plupart des blockchains un caractère inviolable ; le contenu des blocs ne peut pas être révisé par les utilisateurs, et la chaîne ne peut pas être modifiée une fois le bloc approuvé et ajouté. La chaîne se propage dans une direction chronologique. À tout moment, les utilisateurs ont accès à l’entièreté de celle-ci.

Par conséquent, La blockchain facilite l’enregistrement puis le stockage de valeurs de référence ainsi que la transmissions d’un nombre important de données de manière transparente. De plus, le recours aux smart contracts éloignent toutes intervention humaine et ainsi bien des risques de manipulations. Chaque transaction, dès son enregistrement sur la chaîne, est associée à la précédente opération et chaque bloc de chaîne est alors contrôlé par de multiples intervenants en fonction d’un mécanisme de consensus distribué rendant ainsi l’enregistrement définitif, protégé et non modifiable.

Un système comptable immuable et incorruptible

Dans le système de comptabilité en triple entrée, toutes les écritures comptables sont scellées de manière cryptographique par une troisième entrée. Les blockchains sont entièrement automatisées et décentralisées. Une fois qu’une entrée est enregistrée, elle ne peut être modifiée, altérée ou supprimée. Le cryptage garantit l’exactitude de chaque transaction, signée numériquement, ne laissant aucune place aux erreurs.  Par ailleurs, toutes les transactions sont vérifiables, à tout moment, par chacune des parties. Ceci a un effet dissuasif sur les manipulations et la fraude financière.

Les opérations enregistrées dans la blockchain simplifient l’ensemble du processus de comptabilité, car une fois qu’une opération est enregistrée dans la blockchain par l’un des deux comptables, l’autre partie peut également visualiser la double saisie particulière, la revoir facilement et la faire enregistrer automatiquement dans ses propres livres.

En fonction des modalités d’utilisation de la blockchain soit comme registre de valeurs de référence ou comme suite sécurisée de transactions, il est possible d’identifier les cas d’usage suivants :

  • L’authentification d’une valeur, d’une provenance, d’un certificat.
  • La traçabilité d’un suivi le long d’une supply chain ainsi que la conformité à une réglementation.
  • Le transfert d’actifs.
  • L’exécution automatique des contrats et l’obtention du consentement.

Par conséquent, la technologie blockchain permet aux organisations financières, aux entreprises industrielles comme aux sociétés engagées dans des activités de négoce de rationaliser et sécuriser leurs processus métiers.

Les applications actuelles et potentielles de la blockchain sont innombrables, elles se répartissent en trois grandes catégories :

  • Réaliser des transactions : transférer de la valeur sur internet sans passer par un tiers de confiance ;
  • Tenir un registre pour certifier l’authenticité de documents ;
  • Exécuter automatiquement des contrats intelligents ;

L’exécution automatique de contrats peut être illustrée par le nouveau processus de gestion de la paie. Supposons qu’un cabinet d’experts comptable gère les paies de ses 50 sociétés clientes. Chaque mois, il doit saisir sur un logiciel spécialisé les données fournies par ses clients pour générer les paiements. En effet, le cabinet d’experts comptable doit vérifier les heures, les salaires, les diverses retenues, les avantages et les primes pour chaque employé. L’utilisation d’une blockchain privée pour chaque client, dans laquelle tous les tiers sont des participants autorisés conduit à réduire de façon drastique le temps nécessaire à l’établissement de salaires. En effet, la blockchain associée à chaque client appliquera de manière autonome les exigences prédéterminées du processus de paie en tant que contrats intelligents. Dans cette nouvelle configuration, le cabinet d’experts comptable vérifiera la validation des blocs par les parties autorisées et le temps nécessaire à cette vérification ne devrait pas excéder 5 heures par mois.

Un arbitrage coût – Avantages très favorable

Les solutions d’automatisation des processus en entreprises font l’objet de nombreuses propositions commerciales. Celles-ci ont pour point commun des coûts élevés d’implémentation et des délais importants de mise en œuvre. L’introduction de la blockchain dans les services comptables semble échapper à cette règle.

Tout d’abord, de nombreuses solutions « open source » comme Hyperledger sont disponibles. Celles-ci proposent, à côté du logiciel, des modules de formation en ligne ainsi qu’un forum facilitant le partage de bonnes pratiques entre les utilisateurs.

Ensuite, les avantages recensés par l’introduction de la blockchain apparaissent nombreux :

La blockchain supprime la dépendance aux auditeurs pour assurer la cohérence de l’information comptable.

La blockchain conduit à l’ouverture d’un grand livre public dans lequel toutes les entités participantes doivent obligatoirement passer toutes les écritures comptables.

La blockchain établit ainsi un environnement autorégulé et partagé entre toutes les parties prenantes.

La blockchain garantit ainsi que les travaux de comptabilité et d’audit ne souffrent pas d’erreurs ou d’omissions, qu’elles soient intentionnelles ou non.

Étant réputée inviolable, la blockchain permet de restaurer la confiance dans les livres comptables

La comptabilité en partie triple permet de rapprocher le solde, la transaction et le processus de déclaration.

En conservant un enregistrement non biaisé, la comptabilité en partie triple réduit les risques d’erreurs, de fraudes ou de manipulations.

Ce système de comptabilité offre une piste d’audit parfaite, car il crée un historique immuable de tous les échanges au sein du système.

Enfin, la blockchain contribue à augmenter la confiance des commissaires et aux comptes et de l’administration fiscale dans la véracité des comptes présentés par les entreprises. Son introduction dans les processus comptables de l’entreprise permet de réduire de manière drastique les coûts de la collecte fiscale. Elle contribue à augmenter l’efficience fiscale et participe d’une plus grande équité de la fiscalité. Pour ces deux raisons elle devrait logiquement conduire à modifier le regard sur la fiscalité des entreprises.

 

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