Le 27 janvier dernier, le Gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE) et l’Agence internationale de l’énergie (AIE),  remettaient un rapport explorant, à l’horizon 2050, les conditions d’un système électrique à forte part d’énergies renouvelables intermittentes (EnR), en France. Cette étude avait été commandée par Elisabeth Borne, alors ministre de la Transition écologique et solidaire. Elle était censée éclairer les choix à très long terme pour ce qu’on appelle le mix électrique, c’est à dire la part à donner aux différentes énergies pour produire notre électricité.

Approvisionner les Français en électricité, en quantité suffisante, sans coupure, en épousant la demande très variable selon les saisons ou les heures, à un coût compétitif et en satisfaisant à la fois les consommateurs privés et les clients industriels, malgré les aléas techniques ou climatiques, est un grand défi quotidien pour le producteur et le gestionnaire du réseau. L’Etat du Texas vient d’illustrer dramatiquement les conséquences d’un « blackout » électrique durable. 

Électricité fiable et décarbonée : l’exception française

La France, comme le rappellent les auteurs dans l’introduction , a le privilège de bénéficier d’une des électricités les plus fiables , les plus décarbonées, et les moins chères au monde,  grâce à son énergie hydraulique (11 % de la production) que permet sa géographie, grâce au choix d’une filière électronucléaire nationale, performante depuis un demi-siècle ( 70 % de la production) , et grâce à la compétence technologique d’un gestionnaire, EDF, que beaucoup lui envient, quelles que soient les difficultés rencontrées ces dernières années avec une nouvelle génération de réacteurs. 

Proposer aux ingénieurs en charge de cet héritage si performant d’un point de vue économique, climatique, et de fiabilité technique, de réfléchir à un scénario dans lequel 90 % de l’approvisionnement des Français reposerait en 2050 sur l’électricité tirée du vent et du soleil, – l’hydraulique étant limité par la disponibilité des sites –, paraissait comme une provocation. A moins que Madame Borne n’ait voulu faire la démonstration « par l’absurde » que poursuivre le développement des EnR électriques intermittentes en France serait plus un problème qu’une solution, sans bénéfice climatique supplémentaire par rapport à la situation d’aujourd’hui. 

Mais le pays de Descartes est aussi celui de Colbert. Quand la ministre commande, les services obéissent, surtout dans le contexte de l’affaiblissement continu de la capacité de résistance des patrons d’entreprises publiques aux pressions de l’État actionnaire.

« Impossible n’est pas français »

On imagine donc la première réaction embarrassée des ingénieurs face au scénario, presque ridicule à force d’idéalisme, dans lequel on demanderait aux Français de n’être approvisionnés en électricité que les jours où il y a du vent et du soleil. D’autant plus que les météorologues savent qu’en Europe, quand il fait très froid ou très chaud, cela vient d’un anticyclone, sibérien ou saharien, qui chasse le vent et pas toujours les nuages. Donc la production renouvelable intermittente, éolienne ou photovoltaïque, est minimale les jours où la demande est maximale.

Mais les ingénieurs aiment aussi les défis intellectuels : « impossible n’est pas français ». Ils ont donc choisi, probablement animés d’une sorte de jubilation technologique, de recenser tous les problèmes techniques à résoudre pour qu’un réseau alimenté principalement par des éoliennes et des panneaux solaires, évite le blackout à chaque fluctuation de production ou de consommation. Le rapport analyse chacun de ces défis technologiques et les confronte à l’état actuel des connaissances. Avec un grand souci d’honnêteté et de rigueur il conclut qu’il n’existe à ce jour aucune solution technique, validée à grande échelle, à même de surmonter tous ces obstacles. Mais, au moment de synthétiser la réponse à la question posée, la prudence politique rejoint la prudence technique, et l’implicite « ce n’est pas possible en l’état actuel de nos connaissances », devient « ce serait possible si … », suivi d’une très longue liste de « si ». Et chacun connaît le dicton « qu’avec des si on met Paris en bouteille ». 

Un rapport honnête détourné à des fins politiques

Comme on pouvait s’y attendre, le jour même de la publication du rapport, certains commentateurs politiques, inspirés par la partie du courant écologique qui reste plus antinucléaire qu’anti réchauffement climatique, ont mis en avant le « c’est possible » et passé sous silence la vérité du message sur l’impossibilité de lever les obstacles avec les technologies disponibles.

Cette mystification est d’autant plus choquante qu’après l’énumération des problèmes techniques à résoudre pour l’équilibre du réseau, après l’affirmation honnête que les solutions technologiques n’existent pas à ce jour, le rapport avertit en toute transparence, que des sujets majeurs liés à la question posée n’ont pas encore été étudiés, comme les conséquences sur l’environnement, sur l’occupation des surfaces naturelles ou agricoles, sur les ressources rares et sur les coûts, probablement gigantesques, de mise en œuvre des technologies évoquées, notamment pour le stockage de l’électricité et l’adaptation du réseau . 

Comme on sait déjà le coût pharamineux sur les 20 ans à venir des installations éoliennes et solaires déjà en fonctionnement qui, en 2019, ont contribué à 8,5 % de l’électricité produite en France. Comme on mesure l’impact désastreux sur les paysages, la faune, la destruction des espaces naturels. Comme on souffre déjà de l’impact négatif pour le climat de la construction de centrales à gaz ou à charbon rendue nécessaire pour compenser les fluctuations des énergies intermittentes, on pourrait dispenser les rapporteurs de la seconde partie de leur travail qu’ils nous annoncent pour l’automne. Il suffit de multiplier par 10 les problèmes actuels ! Surtout si les contraintes hiérarchiques leurs imposent à nouveau de déguiser leurs conclusions par un « c’est concevable si … ».

On peut anticiper qu’ils insisteront sur la difficulté de chiffrer et modéliser des évolutions reposant sur des confirmations ou innovations technologiques sur les 30 ans à venir. Et les mystificateurs ignoreront à nouveau toutes les prudences de rédaction en nous affirmant combien les craintes sont incertaines et visent seulement à entraver la transition énergétique conforme à leur idéologie, loin de toute raison cartésienne. Il est paradoxal qu’on retrouve dans ce courant les avocats du principe de précaution généralisé. Mais que ce principe soit occulté dès lors qu’il s’agit d’engager la France dans le bouleversement de son système de production électrique au bénéfice des rêveurs (et des profiteurs) de l’éolien et du solaire.

La crise sanitaire a montré que tout aveu d’incertitude de la part des scientifiques est exploité par ceux dont l’objectif est de vendre leurs théories personnelles, parfois complotistes ou dictées par leur engagement politique, plutôt que d’accepter les inévitables tâtonnements associés au progrès de la connaissance scientifique.

Il est à craindre que le grand débat nécessaire sur les choix de politique énergétique de la France à long terme soit en train de prendre le même chemin, propice aux mystifications. Il est temps de se mobiliser pour y mettre de la raison et faire cesser la manipulation des conclusions des experts, surtout lorsqu’ils décrivent l’étendue des questions à résoudre, auxquelles personne n’a encore la réponse.

Tribune rédigée par Xavier Moreno, co-fondateur du Cérémé

 

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