Que pourrait bien répondre l’auteur de De la démocratie en Amérique si, comme Louis-Philippe en 1830, le président Emmanuel Macron se tournait vers lui aujourd’hui pour lui dire : « M. de Tocqueville, je désire que vous me parliez un peu d’Amérique » ?

Assurément que la démocratie américaine reste à la peine. Que l’Amérique de Donald Trump ne compte certes plus aucun esclave là où celle du président Andrew Jackson (démocrate) en dénombrait pas moins de 2 millions dans un pays qui comptait alors 12,8 millions d’habitants. Mais que les tensions raciales y restent vives quelques mois après les violences policières ayant causé la mort de George Floyd à Minneapolis (Minnesota), et la reprise du mouvement Black Lives Matter.


Celui qui parcourut les Etats-Unis, au motif officiel d’y étudier le système pénitentiaire mais avec l’intention à peine dissimulée d’y comprendre toutes les subtilités de la plus grande démocratie de la planète, serait peut-être surpris cent quatre-vingt-dix ans après son premier voyage de l’autre côté de l’Atlantique, d’y retrouver une nation aussi fracturée. Un peuple tiraillé entre deux visions de l’Amérique, suscitant des passions singulières qui ont amené plus de 160 millions d’Américains à se ruer il y a quelques jours vers les bureaux de vote pour choisir entre Donald Trump, le président républicain sortant, et l’ancien vice-président démocrate, Joe Biden. Un record historique de participation – près de 67% des inscrits – pour une élection présidentielle.

Donné désormais vainqueur de l’élection du 3 novembre dont les recours posés par l’actuel locataire de la Maison Blanche ne changeront rien aux résultats, Joe Biden sera le 46ème président des Etats-Unis. Pas forcément un cadeau pour cet ancien bras droit de Barack Obama (2009-2017) qui, à 77 ans bien tassés, va devoir non seulement rassembler la nation, mais aussi stopper la progression de la pandémie de coronavirus sur le territoire, réussir la relance de l’économie, sans omettre de remettre à plat les alliances avec les principaux ensembles géopolitiques de la planète.

Sur les principaux dossiers économiques qui l’attendent dans le bureau ovale, Joe Biden saura-t-il faire mieux que son prédécesseur ? L’ancien sénateur au long cours du Delaware (1973-2009) aura de gros grands challenges à relever. A l’intérieur du pays, éviter l’effondrement d’une économie plus que jamais sous la menace du Covid-19 tout en réduisant les inégalités, et à un degré moindre construire une relation nouvelle, et en tout cas moins tumultueuse que celle qu’avait établi Donald Trump avec la Réserve fédérale américaine et les marchés financiers. Le chantier de Joe Biden sera également considérable aux frontières de l’Amérique : la nouvelle administration démocrate y sera confrontée à un face-à-face stratégique primordial avec son principal rival commercial, la Chine, tout en repensant ses relations économiques avec les autres pays occidentaux. Inventaire des enjeux associés à ces cinq travaux d’Hercule.

  • Prévenir l’effondrement de l’économie, en faisant voter un second plan de relance

Difficile de ne pas accorder à Donald Trump une victoire sur ce terrain. Sa déclaration fracassante des dernières semaines : « nous allons reconstruire l’économie, à un niveau encore plus fort qu’avant la crise » a été suivie d’une action tonique et de résultats tangibles.

Son plan de relance en mars dernier (2 200 milliards de dollars) a débouché sur une progression de +7,4% de la croissance, qui a même atteint un record historique de +33% en rythme annualisé, selon les chiffres publiés la semaine dernière par le département du Commerce. Et les embauches ont repris rapidement une fois le confinement terminé. Plus de 750 000 demandes d’allocation chômage ont été comptabilisées fin octobre, soit 40 000 de moins que la semaine précédente.

Avec la persistance de l’épidémie de covid, Joe Biden va non seulement devoir trouver avec ses équipes de quoi dégager des moyens supplémentaires pour les hôpitaux, mais aussi apporter des réponses préventives et curatives aux différents secteurs d’activités frappés de plein fouet, comme l’aéronautique, les transports, la restauration ou encore les loisirs. Avec un Sénat qui pourrait rester à majorité républicaine mais pouvant compter sur le soutien de la Chambre des représentants, Joe Biden n’aura pas d’autre choix que de composer en vue de faire adopter un nouveau plan de relance bien calibré.

Non seulement le montant de l’enveloppe globale retenue devra faire mouche (peut-être jusqu’à 2 000 milliards supplémentaires seront nécessaires), mais il faudra faire vite et bien cibler les mesures de soutien sur les bonnes priorités : la santé, les transports aériens, la modernisation des infrastructures, l’emploi, l’appui aux Etats les plus sinistrés, etc.

Un « quoi qu’il en coûte » de l’Oncle Sam, qui lui vaudra un creusement supplémentaire des déficits et de la dette publique à l’heure où le Fonds monétaire international (FMI) se montre encourageant à l’égard des gouvernements, comme la France, qui choisissent  d’aider massivement les entreprises.

  • Lutter contre les inégalités, qui se sont creusées à l’ère Trump

La politique ultra-libérale de Donald Trump, faite de baisses d’impôts massives, s’est soldée par un creusement des inégalités, dans un pays où les 10% les plus riches accaparent 80% du patrimoine net tandis que les 60% les moins aisés n’en détiennent qu’une part infime, à peine 2%.

On peut donc s’attendre à ce que Joe Biden revienne sur un certain nombre de réductions fiscales consenties au cours des dernières années et qu’il entreprenne une politique de taxation plus forte, avec en ligne de mire les plus fortunés, dans le cadre d’une réforme qui pourrait rapporter jusqu’à 3 850 milliards de dollars sur dix ans (soit 2% du PIB annuel). Les revenus supérieurs à 400 000 dollars annuels seraient, par exemple, taxés pour financer la Social Security (retraite et santé publique). Ce rééquilibrage, qui mettra aussi à contribution les entreprises (avec un taux d’impôt sur les sociétés qui pourrait remonter de 21% à 28%) visera aussi à lever des ressources supplémentaires pour moderniser les infrastructures du pays : investissement dans les véhicules électriques, financement de la lutte contre le changement climatique et les nouvelles technologies (à commencer par la 5G).

  • Restaurer l’indépendance de la Banque Centrale américaine

La solidité de la reprise américaine va reposer sur le meilleur dosage entre l’arsenal budgétaire, à renforcer encore, et la politique monétaire. Ce second chantier n’est en principe pas du ressort du président américain. Mais durant ses quatre années de mandat, Donald Trump a fait la preuve que la Maison Blanche ne s’interdisait pas d’intervenir dans les affaires de la Banque centrale américaine.

Au point qu’à l’été 2019 et après une première baisse de taux décidée par la Fed depuis plusieurs années, sous l’animation de Jerome Powell, plusieurs de ses anciens dirigeants ont pris la plume (Paul Volcker, Alan Greenspan, Ben Bernanke et Yanet Yellen) pour faire part de leurs inquiétudes, dans le Wall Street Journal, sur l’indépendance de la Banque. Une prise de position intervenant alors que Donald Trump avait multiplié les intimidations quelques semaines plus tôt, lâchant même un tweet décapant en août de la même année : « Qui est notre principal ennemi ? » avait alors interrogé le président, « Jay Powell ou le président Xi ? ». Une sortie qui rétrospectivement a fait s’interroger les prédécesseurs de Powell au moment de la révision de sa politique de taux, qu’il avait jusqu’alors résolument orienté à la hausse dans un contexte où l’économie était dopée par les baisses d’impôts décidées par Donald Trump.

Le nouveau président trouvera de nouveau sur sa route Jerome Powell, dont le mandat actuel s’achève en février 2022. A Washington, où siège la Fed, on écoutera avec attention les premières déclarations de Joe Biden et la réserve dont il fera preuve. Avec l’espoir aussi que la Banque centrale poursuive sa politique accommodante : taux zéro, poursuite des programmes d’achats d’actifs à grande échelle, de nature à faciliter le financement de l’économie et l’absorption d’une partie conséquente de la dette fédérale.

  • Apaiser la relation avec les marchés financiers

Les indices américains, sous le choc de la deuxième vague de coronavirus, ont dévissé à la fin du mois d’octobre (-5,6% pour le S&P 500), enregistrant un nouveau record de chute après le précédent qui datait de la grande crise, en 1932.

Mais en dehors de cette période exceptionnelle qui sévit depuis cette année, il faut bien reconnaître que les performances de Wall Street ont été très solides durant le mandat de Donald Trump, comme elles l’avaient d’ailleurs été sous les mandats de Barack Obama pendant huit ans.

Seul heurt notable : les tensions commerciales avec la Chine, tandis que l’allègement des impôts et des réglementations sous la mandature Trump a été plutôt appréciée par les marchés.

Ce qui sera attendu de Joe Biden par les investisseurs après son accession au pouvoir en janvier prochain, c’est de mener une politique de soutien à l’économie (plan de relance), mais aussi d’éviter les déclarations fracassantes et parfois intimidantes de Donald Trump. Les prises de parole et tweets de l’actuel président ont torpillé plusieurs sociétés au cours des dernières années. On se souvient ainsi de ce 22 décembre 2016, jour où Donald Trump critiqua ouvertement Lockeed Martin pour ses coûts et prix présentés comme trop élevés, avec à la clé une chute de son cours de 2%, soit une perte de capitalisation de plus d’un milliard de dollars. La personnalité même de Joe Biden, de nature plus réservée et plus prudente, suggère des propos moins emportés de celui à qui on a pu pour autant reproché d’autres faiblesses, à l’instar de cette gaffe célèbre au cours de la campagne présidentielle de 2020 où on raconte, par exemple, qu’il aurait confondu Theresa May et Margaret Thatcher.

  • Atténuer les tensions commerciales avec le rival chinois et rassembler le camp occidental

La tâche de reconstruction économique de Joe Biden est donc considérable au sein du pays. Elle ne résume cependant pas la feuille de route du futur président, également particulièrement attendu sur le chantier du libre-échange et du multilatéralisme.

L’illusion qui consisterait, pour les Européens, à imaginer que l’arrivée d’un nouveau locataire plus modéré à la Maison Blanche changera structurellement le lien entre Washington et Bruxelles serait vaine. Si les peuples européens sont nombreux à souhaiter l’élection de Joe Biden (49% en Italie, 50% en France et même 73% en Suède selon Ipsos France), leurs dirigeants savent bien que les Etats-Unis ont une préoccupation majeure : stopper la montée en puissance commerciale chinoise. La relation transatlantique ne sera pas plus pour Joe Biden une priorité que ce qu’elle a pu être pour Donald Trump.

Angela Merkel, lorsqu’elle affirme la nécessité pour l’Europe de « prendre son destin en main » ne dit pas autre chose. Les Etats-Unis resteront un allié géopolitique. Il ne faut en revanche pas compter sur eux pour resserrer les liens commerciaux avec l’Union européenne (UE).

Joe Biden a annoncé que sitôt en exercice il ramènerait les Etats-Unis dans l’accord de Paris sur le climat. C’est une bonne nouvelle. Mais y en aura-t-il d’autres sur le terrain du multilatéralisme ? Impliquant l’OCDE et l’OMC, le programme de la convention démocrate prévoit bien un retour de l’Amérique  dans les institutions internationales, ainsi que l’examen aux côtés de l’UE de la mise en place d’une taxe carbone aux frontières.

Après la division savamment entretenue par son prédécesseur à la Maison Blanche, Joe Biden devrait être tenté de rassembler le camp occidental autour de quelques grandes priorités face à la Chine.

Celui qu’on décrit déjà comme un « président de transition » est attendu de toutes parts, à la fois pour redonner du souffle à la démocratie américaine, mais aussi pour prévenir tout risque d’effondrement économique, qui pourrait encore creuser les inégalités au sein de la société américaine. Des chantiers titanesques pour lesquels Joe Biden disposera de quatre ans. Et pas un jour de plus, alors qu’il terminera son probable unique mandat à plus de 81 ans en janvier 2025.

 

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