Les chefs d’État Donald Trump et Xi Jinping se rencontreront ce vendredi lors du sommet du G20 au Japon et ne prévoient pas d’y nouer une amitié. Cette rencontre pourrait bien être un moment crucial pour l’économie mondiale, avec peut-être à la clef une trêve dans la guerre commerciale entre les deux pays. À défaut d’un accord, une balkanisation de l’économie mondiale pourrait voir le jour.

Mettons de côté les différends de personnalité et d’ambition des deux hommes. Le fait qu’ils se rencontrent en tant qu’adversaires constitue une rupture brutale avec le passé. Dernièrement, les chefs d’État se considéraient plutôt comme des partenaires, en dépit de leurs nombreuses divergences. Pourtant, aujourd’hui, un large consensus s’établit parmi la classe politique américaine : la Chine représente une menace stratégique. Comment en sommes-nous arrivés là ? Et pourquoi si vite ?


Ce n’est un secret pour personne : depuis son ouverture économique, la Chine a toujours affiché une stratégie mercantiliste pour stimuler sa croissance économique. Après avoir rejoint l’OMC en 2001, le pays a tenté plusieurs fois de contourner les règles, pourtant les États-Unis et les puissances européennes ont encouragé la Chine à chaque étape. Même après le massacre de la place Tian’anmen en 1989, la Chine a réussi à se faire une place dans le système économique mondial. Les dirigeants européens fermaient les yeux sur le régime communiste chinois, ses atteintes présumées aux droits humains et ses politiques mercantilistes, pour se concentrer sur son essor économique. Le basculement vers un antagonisme s’est fait de manière brusque et proche de la panique. Pourquoi ?

Pour commencer, la Chine a prouvé aux puissances occidentales (en particulier à la gauche libérale) que l’économie de marché et la démocratie libérale étaient deux faces de la même médaille, qui à terme ne peuvent exister l’une sans l’autre. Ainsi, l’ouverture commerciale vers la Chine était perçue comme un moyen de jeter les bases de son inévitable libéralisation politique. Par conséquent, malgré sa montée en puissance, on pensait que la Chine trouverait elle-même les outils pour planter le décor du changement démocratique. Le commerce avec la Chine n’était donc pas seulement économique, mais également stratégique.

Pourtant, l’hypothèse issue de l’orgueil occidental ne se vérifiera pas. Ce même orgueil démesuré était déjà incarné par Francis Fukuyama dans son essai La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, qui considère l’effondrement de l’ex-URSS comme une preuve de la supériorité du système politique démocratique occidental. De nombreuses études partent de la prémisse selon laquelle la Chine n’a que deux options : devenir une démocratie, ou se heurter à un effondrement économique. Les Occidentaux bien-pensants supposaient que l’évolution de la classe moyenne chinoise pousserait cette dernière à vouloir une démocratie. Plus cette classe moyenne s’enrichirait, plus elle aurait les moyens de visiter les démocraties occidentales et plus elles voudraient les reproduire en Chine.

La Chine a réussi à infirmer cette hypothèse, et son essor économique sans démocratie est loin d’être mystérieux. La théorie avait déjà fait l’objet d’une recherche empirique en 1988 par Milton Friedman. Il avait alors analysé les données de 167 pays (pays exportateurs de pétroles exclus) sur trois décennies et n’avait constaté qu’une corrélation très faible entre les droits politiques d’un pays et sa croissance économique, contre une corrélation bien plus élevée entre les libertés civiles et la croissance économique.

  • Milton Friedman définit les droits politiques comme le droit à participer à la vie politique de son pays : droit de vote, droit de se présenter à une élection, droit de créer un parti politique, ou droit pour les élus d’avoir une influence décisive sur les politiques publiques.
  • Par ailleurs, il définit les libertés civiles comme le degré d’autonomie des habitants d’un pays en termes d’éducation, d’emploi, de déplacements, de lieux de vie et de religion ; ainsi que les droits à la propriété privée et à l’entrepreneuriat.

Les résultats de son analyse sont sans équivoque : un changement de 1 % des libertés civiles implique une modification colossale de la croissance économique à hauteur de 49 %. En revanche, un changement de 1 % des droits politiques suppose une modification de la croissance de seulement 8 %. (M. Friedman, « A Statistical Note on the Gastil-Wright Survey of Freedom » in Freedom, Democracy and Economic Welfare. 1988. The Fraser Institute.)

Le succès économique de la Chine réside donc dans la capacité de son gouvernement à cloisonner l’espace social et l’espace économique. Le contrôle des libertés individuelles a été progressivement assoupli, sans pour autant faire de concession aux valeurs démocratiques occidentales. 30 après Tian’anmen, de nombreuses libertés réclamées par les étudiants chinois (telles que la liberté de voyager à l’étranger, de choisir leur emploi et leur carrière, de diriger une entreprise) sont aujourd’hui accessibles aux générations suivantes.

La réalité de la Chine est celle d’un pays capable de soutenir sa croissance économique elle-même, sans avoir à adopter le système démocratique occidental qui a radicalement modifié la vision de l’Europe sur l’Empire du Milieu. Le réveil est brutal pour l’Occident : le commerce n’a pas permis à la Chine d’atteindre la démocratie, et le pays ne compte en aucun cas suivre les conseils préconisant une réforme économique. Quelle que soit l’issue de la rencontre Trump-Xi cette semaine, la Chine restera une menace perceptible pour les démocraties occidentales.