Le virus du covid-19 pourrait bien avoir durablement infecté les rapports géopolitiques. Un nouvel ordre international devrait sortie de cette crise sanitaire.

Depuis son invention pour animer les fêtes populaires au Moyen-Age, le jeu du « chamboule-tout » fait partie des attractions les plus prisées des fêtes foraines. La règle de ce jeu est connue : elle consiste à viser, avec une balle, un empilement de boîtes de conserve jusqu’à arriver à mettre à terre l’édifice précaire. Depuis qu’un minuscule virus a réussi à déstabiliser des nations entières, nous vivons un jeu de chamboule-tout grandeur nature. En l’espèce, un seul et unique coup, celui provoqué par la transmission du virus dans une centaine de pays dans le monde, aura été nécessaire pour que la géopolitique ressemble à un vaste chamboule-tout et aboutisse à faire émerger un nouveau paysage international.

Le multilatéralisme victime du Covid-19


La première « boîte » à chanceler, si ce n’est à tomber, est celle du multilatéralisme. Même dans un contexte inédit où, pour la première fois, toute l’humanité est confrontée à une même menace, on voit s’évanouir les espérances d’un renforcement des coopérations entre les Etats. Si les Etats-Unis ont été les promoteurs de ce concept au lendemain de la Grande Guerre mondiale puis enrichi tout au long de la seconde partie du XXème siècle, notamment avec la création des grandes institutions internationales au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le virus semble avoir fait une nouvelle victime en s’attaquant à ce mode d’organisation des relations inter-étatiques. Bien sûr, et singulièrement depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump, les symptômes de cette crise du multilatéralisme étaient clairs : émiettement des stratégies et des cadres de dialogue[1] ou encore affaiblissement des institutions internationales.

Les exemples de cet éclatement du multilatéralisme ne manquent pas parmi lesquels la très récente annonce de la suspension de la contribution américaine à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou encore la paralysie du Conseil de sécurité, en ce compris son incapacité à résoudre des crises internationales majeures dont celle de la Syrie qui s’éternise depuis 2011… Bref, la pandémie que le monde traverse depuis plusieurs mois pourrait bien avoir pour effet d’accélérer le délitement de ce principe de coopération et de dialogue entre les Etats érigé, il y a plus de soixante-dix ans, comme rempart à de futures guerres.

Nouveau paysage géopolitique

Par voie de conséquence, la seconde de ces boîtes en déséquilibre au titre de ce chamboule-tout géopolitique, sera celle du poids et de la place des grandes puissances sur la future scène mondiale. Pour aller vite, et au vu des tendances profondes à l’œuvre, la scène internationale de cet « après » virus pourrait être profondément marquée par au moins trois tendances :

  • D’une part, l’affaiblissement des Etats-Unis. Dans un contexte de politique intérieure où cette crise sanitaire rebat les cartes de la campagne électorale, il est à envisager que la première puissance militaire mondiale continue à se désengager de la scène internationale. Bien sûr, tout dépendra de la personne qui sera élue 46ème Président(e) mais, et dans l’immédiat, sur un strict plan de l’image et des conséquences économiques et sanitaires de cette pandémie, les Etats-Unis ont perdu de leur superbe. A tout le moins, ce pays s’est trouvé désarmé face aux ravages de ce virus : des millions de citoyens ne peuvent pas être correctement pris en charge par le système sanitaire du fait d’un système inégalitaire. Sans parler des millions d’Américains privés d’emplois du jour au lendemain, là encore sans presque aucune forme de couverture chômage. Avec ou sans Trump, et au titre des mois et années à venir, pas sûr que les priorités de l’Amérique soient celles qui ont été les siennes sur la scène diplomatique au cours des dernières décennies, sauf continuer à consacrer argent et influence pour tout ce qui pourra être fait pour contrer les avancées de la Chine.
  • D’autre part, le poids croissant de la Chine. Même actuellement pointée du doigt pour avoir laissé le virus se propager et, bien sûr, d’avoir minimisé (le mot est faible…) sa dangerosité, la Chine devrait continuer à pousser ses pions tant en matière de technologies, d’économies que de poids et de place dans les institutions internationales sans oublier de « porter assistance » à tous ses pays « amis », que ceux-ci se situent en Afrique ou en Europe. L’objectif de Pékin est connu : d’ici à 2049, date du centenaire de la République populaire, et avant, si cela possible grâce notamment à sa stratégie de déploiement de sa présence à l’international avec les « nouvelles routes de la soie », l’empire du Milieu entend devenir la première puissance mondiale face à des Etats-Unis plus enclins à se replier sur eux-mêmes et à une Europe affaiblie et surendettée.
  • Enfin, l’Europe. Comme lors de chaque événement traumatique, il faut savoir regarder la bouteille à moitié pleine pour imaginer les opportunités nouvelles qui peuvent se faire jour. Là est le défi de l’Union Européenne si elle veut plus que jamais compter sur la scène mondiale. Plus facile  à dire qu’à faire quand, et avec le recul de ces dernières semaines, des exemples de désunions, de replis nationaux voire d’égoïsmes se sont enchaînés entre ses propres membres : refus de l’idée de mutualisation des dettes entre pays (Coronabonds), tergiversations, jusqu’à la dernière réunion des ministres des Finances, de pays du nord bloquant l’activation du mécanisme européen de stabilité (MES) au motif que les prêts ne pourraient être octroyés à ce fonds de secours de la zone euro que si des réformes économiques de fond étaient initiées par certains pays, ceux du sud (Italie, Espagne, voire la France)… sans parler du navrant spectacle de pays se disputant des stocks de masques en papier !

Reconnaissons à l’Europe d’avoir su faire face, notamment au plan financier, en mettant sur la table plus de 1000 milliards d’euros (9% du PIB) et en levant la sacro-sainte règle plafond de 3 % du PIB imposé au déficit public mais, et au-delà de ces efforts financiers colossaux, ce qui est flagrant c’est que l’Europe est à un moment clé de son histoire. D’un côté, figure le risque d’exacerbation de forces centrifuges pouvant mener jusqu’à sa déconstruction, à l’instar du Brexit. De l’autre, il y a l’opportunité, pour ne pas dire l’obligation, d’une Europe qui se repense et qui adapte son fonctionnement, ses institutions, ses compétences… tous ces impératifs afin de gagner en légitimité et en souveraineté, que celle-ci soit économique, numérique ou sanitaire… Là réside pour l’Europe l’opportunité à saisir pour repenser son rôle tant auprès de ses membres que des autres puissances qui entendent la marginaliser.

Récemment, Hubert Vedrine, ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2002, diagnostiquait que « c’est à nous, Européens, de nous interroger sur notre stratégie, sur notre naïveté. C’est très dur pour les Européens qui se voyaient encore comme l’avant-garde civilisationnelle du monde. » Rappelons qu’au jeu du chamboule-tout il est possible de jouer à plusieurs, y compris à 27 Etats membres. Le but restant toujours le même : s’employer à faire chanceler l’édifice des adversaires pour être vainqueur de la partie.

[1] On consultera à ce sujet le dernier le rapport « RAMSES 2020, Un monde sans boussole », édité par l’IFRI : https://www.ifri.org/fr/publications/ramses/sommaires-de-ramses/ramses-2020-un-monde-boussole

 

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