Pour ses 100 premiers jour à la tête de la première puissance mondiale, Joe Biden a engagé un changement de cap par rapport aux canons économiques des précédentes administration. Son plan de soutien à l’économie  accompagné d’une campagne vaccinale réussie permettent au pays d’entrevoir la reprise. Surtout, cela pourrait marquer la fin de la révolution conservatrice qui domine la politique américaine depuis des décennies. Entretien avec Jean-Claude Beaujour, vice-président de France-Amériques. 

 

Quel est l’avis des Républicains sur la politique de relance instaurée par Joe Biden ?

J-C.B : Les Républicains ont du mal à critiquer ouvertement les objectifs poursuivis par la nouvelle administration, tant l’opinion publique dévastée par la crise du coronavirus souhaite un répit : retrouver le chemin du travail, la réouverture des écoles, des frontières, le fonctionnement des universités etc. Aujourd’hui Washington est encore une ville fantôme et New York cette ville qui comme le disait Sinatra ne dort jamais est bien trop calme !
Lors de la crise de 2008, on pouvait entendre certains dire que finalement tant pis pour ceux qui avaient fait de mauvais placements immobiliers et donc qu’il ne fallait pas les aider avec l’argent public. C’est le mythe de la responsabilité individuelle, très ancrée dans la culture américaine. En revanche, la nature de la crise du coronavirus a écorné ce mythe. En période de crise qui touche l’Amérique tout entière, sans que quiconque n’ait de responsabilité individuelle, les résultats de la politique Biden sont attendus au-delà de ses seuls partisans. Mais les Républicains sont en embuscade avec en arrière-pensée les élections mi-mandat.

 

La proposition de Joe Biden pour augmenter l’impôt sur les sociétés peut-elle être refusée par le Congrès ? 

J-C.B : Une récente étude menée en avril 2021 par le Pew Center relève que la majorité des Américains considère que les entreprises ainsi que les riches Américains ne paient pas un impôt/une contribution juste (« their fair share »). Bien que ce soit une tendance minoritaire, près d’un tiers des Républicains partagent cette conviction. Il existe donc dans l’opinion publique, surtout en période de crise, une majorité qui se prononce en faveur de la réforme fiscale. Cela ne veut pas dire pour autant que les élus Républicains envisagent de s’engager aux côtés de l’administration Biden pour faire adopter cette réforme. Sans véritablement contester l’idée d’une meilleure justice sociale, certains Républicains, à l’instar de Kevin Brady (Rep. Texas), soutiennent que la politique fiscale de l’administration Biden aura pour conséquence de réduire la compétitivité de l’économie américaine. De même que le besoin en infrastructures n’est pas contesté mais les Républicains objectent qu’ils ont une approche différente sur le financement de ce plan. La Maison Blanche ne se fait pas d’illusions et elle sait qu’elle devra compter sur sa seule majorité démocrate au Congrès.
Or, les Démocrates ont une majorité qui reste ténue tant à la Chambre des représentants qu’au Sénat et ils devront donc batailler pour obtenir gain de cause.
Ce n’est pas pour rien que la secrétaire au Trésor a fait état d’estimations selon lesquelles “l’écart” entre ce que le gouvernement perçoit réellement en impôts et ce qu’il pourrait percevoir si tout le monde payait les impôts dus s’élève “à plus de 7.000 milliards de dollars sur une décennie”, avec pour objectif dit-elle de combler cet écart. Pour faire passer sa réforme fiscale, l’administration Biden prend l’opinion publique américaine à témoin au point que certains grands patrons comme Jeff Bezos d’Amazon se sont même dits favorables à une hausse des impôts sur les sociétés.
Dans ce contexte le plan fiscal devrait être adopté, certainement avec des concessions mais si et seulement si le gouvernement parvient à aller assez vite avant que le vent ne tourne dans l’opinion.   

 

Le plan de relance de Biden est-il plus proche du New Deal de Roosevelt ou du Great Society de Lyndon B. Johnson ?

J-C.B : Il est impossible de dire au printemps 2021 si le plan Biden ressemble plus au New Deal de Roosevelt (réforme bancaire, assistance sociale, redistribution) ou au Great Society de Lyndon Johnson (création du Medicare, éducation pour le plus grand nombre, lutte contre les inégalités sociales).
Tout d’abord parce qu’un plan répond aux difficultés du moment et que les trois plans Roosevelt, Johnson, Biden ont répondu et répondront aux crises du moment qui ne sont pas de nature identique.
Ensuite, nous ne disposons pas du recul nécessaire pour dire ce qu’il restera du plan Biden et seul le temps permettra d’y répondre.
Pour autant on retrouve dans le plan Biden des sujets déjà présents dans les deux autres plans: la politique de santé, les inégalités sociales qui sont très prégnantes, la redistribution des ressources. C’est pourquoi nous sommes tentés de dire que le plan Biden serait plutôt un mixte du New Deal et de Great Society. En réalité, les Etats-Unis sont marqués par leurs difficultés à mettre en place des politiques qui consolident et promeuvent une classe moyenne plus forte et la réduction d’une trop grande pauvreté dans un pays aussi riche. Une chose est certaine, c’est que le plan Biden a pour objectif et pour obligation de faire revivre l’idéal du rêve américain.

 

Plusieurs politiques français ont loué le retour de la doctrine néo-keynésienne avec l’administration Biden, un tel plan de relance peut-il être mis en place à l’échelle de la France ?

J-C.B : On peut toujours débattre sur ce point cependant, je ne pense pas que dans la gestion de la crise du coronavirus la France et les Etats Unis ont les mêmes contraintes. En France par exemple nous avons un état central qui reste assez fort, par rapport au système fédéral américain. C’est d’ailleurs ce qui a permis au gouvernement français d’agir assez vite dès le mois de mars 2020, outre le fait que l’emploi a été soutenu et qu’il n’y a as eu de souci majeur sur la prise en charge des malades du virus.
Par ailleurs, je ne sais pas dans quelle mesure un grand plan de renouvellement des infrastructures aussi important soit nécessaire en France. En revanche, il me semble qu’il est temps de réfléchir à notre politique industrielle et le rôle que peut/doit jouer l’état dans ce cas.
Une chose est certaine cependant, je constate depuis quelques semaines sur le terrain une reprise d’activité du côté américain avec de nombreux projets qui étaient en attente.

 

Comment s’articule la nouvelle guerre commerciale avec la Chine ?

J-C.B : La guerre commerciale entre les deux pays n’est ni nouvelle ni conjoncturelle et fait débat aux Etats-Unis depuis près de deux décennies. Dans un article publié à l’automne 2019 par Paul Blustein du Washington Post, ce dernier prend acte d’une relation entre les deux pays qui a changé de cap depuis 15 ans mais qui s’est détériorée sous l’administration Bush fils. Paradoxalement, cette évolution négative se serait produite alors le président Bush avait nommé Henry Paulson, spécialiste des relations économiques de la Chine et très introduit dans les sphères du pouvoir à Pékin, Secrétaire au Trésor en 2006. Il n’y a donc pas de raison que cette confrontation entre ces deux puissances disparaisse en quelques jours avec l’arrivée d’une nouvelle administration. Avec l’administration Biden la forme sera différente, mais les questions de fond demeurent inchangées. Deux raisons majeures pour valider cette analyse.   
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les Etats-Unis n’auront pas réussi à dégonfler le déficit commercial américain face à la Chine (déficit de 307 milliards USD en 2019 contre 310 milliards USD en 2016). Ce déficit, qui avait logiquement diminué en 2020 à cause de l’épidémie de Covid-19, est reparti à la hausse depuis le début de l’année (déficit de $50 milliards sur janvier-février 2021). Une guerre qui semble s’apaiser donc, rappelons qu’un premier accord commercial avait été noué entre la Chine et les US en janvier 2020 concernant la garantie par Pékin de l’achat de produits et services américains pour environ 200 milliards de dollars, avec la signature d’un nouvel accord commercial entre les deux puissances. Perçu comme une vraie approche diplomatique, ce plan de relance de 1900 milliards de dollars devrait augmenter le déficit commercial des US de 30 milliards. L’administration de Biden souhaite réduire son déficit commercial et obliger la Chine à changer ses pratiques commerciales. 
La relation très tendue ne semble pas terminée d’autant plus que la Chine continue son ascension rapide. Au surplus lors de sa dernière allocution au congrès, le président Biden a désigné très explicitement Pékin comme son grand rival commercial. On est dans une relation économique et géopolitique très forte, sous couvert de guerre commerciale, qui ne fait que continuer.

 

Les Etats-Unis et la Turquie souhaitaient développer leur potentiel commercial, que peut-on en espérer après la reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis ?

J-C.B : La reconnaissance du génocide arménien est un sujet politique et bien sûr il y a des réponses politiques. Lorsque cette déclaration a été formulée par le président Biden, il a eu sans surprise des réactions fortes de la part de la Turquie. On peut considérer que le président Biden a voulu montrer qu’il est attaché aux questions liées aux droits de l’homme. En s’adressant comme il l’a fait « honorer les victimes sans accabler qui que ce soit » Joe Biden avance avec la plus grande prudence au nom des très nombreux intérêts de deux parties.
Pour autant, la Turquie est membre de l’Otan. De plus, les Etats-Unis sont les 3e partenaires de la Turquie. L’excédent commercial est de 10 milliards en faveur des Etats-Unis. Les réalités économiques et géopolitiques reprendront très vite le pas et cette déclaration inattendue (Obama ne s’y était pas risqué) sera un épisode important mais bouleversera pas les relations américano-turques.

 

<<< À lire également : LES 100 JOURS A LA MAISON-BLANCHE | Les 10 leçons que l’on peut tirer de la gestion de Joe Biden de la crise du Covid-19 >>>