OPINION La notion d’innovation managériale a toujours été présente dès que l’on a parlé de management en tant qu’évolution des pratiques en cours. Dans les années 1920, Mary Parker Follett prenait le contrepied du taylorisme en proposant des équipes autonomes. Cependant cette notion a pris une importance croissante ces dernières années au point de devenir un champ en tant que tel dans un environnement caractérisé de VUCA (Volatile, Incertain (Uncertain en anglais), Complexe, Ambigu).

 

Le mode commande/contrôle remis en cause

Avec des évolutions, le management et ses pratiques se sont construits sur un paradigme commande/contrôle et des organisations hiérarchiques. Les évolutions sociologiques des années 1970 visant à la libération se sont peu à peu diffusées dans les organes de production avec l’objectif de faire évoluer le modèle commande/contrôle hérité de la révolution industrielle et des organisations militaires et religieuses. L’innovation managériale a d’abord eu une phase militante avec des modèles d’organisation autogestionnaires. Mais dès les années 1990, l’innovation managériale a pris la forme d’une évolution des organisations et du management pour la recherche d’un équilibre entre l’économique et le social.

La complexité des environnements économiques, le développement de l’éducation, la communication de masse sont autant d’éléments qui ont contribué à changer de manière structurelle les relations dans les organisations qu’elles soient privées ou publiques. Le dénominateur commun aux innovations managériales est l’autonomie avec les marges de manœuvre laissées aux personnes.

Michel Crozier et Erhard Friedberg dans leur ouvrage de 1977, « L’acteur et le système », avaient pointé les dérives bureaucratiques des organisations dans une visée sociologique. Les écrits de François Dupuy dont le dernier ouvrage de 2020 aux éditions du Seuil est « On ne change pas les entreprises par décret. Lost in management vol. 3 » s’inscrivent dans cette filiation. En 1993, Tom Peters publie un ouvrage aux éditions Dunod intitulé « L’entreprise libérée : libération du management » après la publication en 1991 du livre « Thriving on Chaos : Handbook for a Management Revolution » aux éditions Harper. L’autonomie laissée aux acteurs, les limites de la bureaucratie et les jeux de pouvoir sont montrés comme des limites à la performance organisationnelle. En 2012, Isaac Getz publie « Liberté &Cie » aux éditions Fayard et généralise la notion d’entreprise libérée en prônant une révolution du management. En parallèle de nombreuses organisations avaient opté pour des pratiques responsables et de partage du pouvoir dans le sillage des organisations coopératives des années 1970.

 

Autonomie et marges de manœuvre au cœur de l’innovation managériale

La notion d’innovation managériale comme vocable consacré aux nouvelles pratiques de management et d’organisation trouve son origine dans l’ouvrage de Gary Hamel, « The future of management » en 2007 aux éditions Harvard Business Review Press. Il y défend l’idée d’organisation sans management institutionnel avec des acteurs qui sauront s’organiser pour produire. Il avance que l’innovation managériale est une source de différenciation stratégique en tant qu’actif difficilement imitable. L’innovation digitale, les attentes sociales de participation et les préoccupations environnementales sont des facteurs de développement de l’innovation managériale pour proposer d’autres fonctionnements, managements et organisations.

 

L’innovation managériale : une démarche pour répondre à l’environnement

En 2016, l’ESSEC a créé une chaire sur le thème de l’innovation managériale et publié un ouvrage « Innovation Managériale » aux éditions Eyrolles en 2018 qui recense les acceptions et les pratiques de l’innovation managériale dans les entreprises. Les publications sur le sujet de l’innovation managériale font émerger une structuration de la thématique en 5 temps en lien avec les préoccupations de l’environnement socio-économique.

 

Thèmes

Exemples de pratiques

2010

Mode collaboratif

Co-développement

2012

Modèles alternatifs

Entreprise libérée, Holacratie, Sociocratie

2015

Intelligence collective et innovation

Hackathon, Design Thinking, Mode agile

2018

Sens

Raison d’être et entreprise à mission

2021

Travail hybride

Travail distanciel, Résilience organisationnelle

Ce découpage thématique et temporel est une grille de lecture et les sujets ont été, dans le temps, traités et mis en valeur bien avant la chronologie proposée. Les thèmes mentionnés s’inscrivent dans l’innovation en fonction des besoins des organisations qui émergent de manière prégnante. Ils constituent les sujets de l’innovation managériale. Les outils collaboratifs comme le co-développement ont permis de répondre au désir de participation des individus. Les travaux de Frédéric Laloux (Reinventing Organizations, 2014, Diateino) ont mis en évidence le fait de penser autrement l’entreprise et d’envisager des modèles plus démocratiques s’appliquant plus facilement sur des entreprises naissantes que des grandes organisations déjà en place. En lien avec les préoccupations sociales et environnementales, l’entreprise doit combiner une performance économique et avoir un impact positif sur la société. La crise de la Covid-19 a mis en exergue la mise en place d’organisations hybrides avec des temps de travail en présentiel et en distanciel. Au-delà d’un simple aménagement organisationnel, cette réflexion concerne la notion même de travail, la relation à l’entreprise et l’évolution des pratiques de management.

 

L’innovation managériale : un processus continu

L’innovation managériale n’est pas la dernière mode managériale qui va tout changer avec un outil magique. C’est un nom donné pour désigner les évolutions du management de manière incrémentale. Cela permet aux organisations sans dogmatisme ni passéisme de faire évoluer le management pour développer la performance économique et sociale. Une entreprise répond à un besoin. Pour cela elle mobilise des ressources et met en place des dispositifs de coopération entre les personnes pour fonctionner. Tout comme le contexte, l’entreprise doit évoluer dans son fonctionnement. Cela invite les entreprises à penser leur management non pas comme un ensemble de règles figées mais un processus évolutif qu’il faut savoir faire évoluer. Pour cela, elles déploient des programmes d’innovation managériale pour que leur management soit toujours en phase avec la société et ses valeurs.

 

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