De Cavaillon à Paris. De Londres à New York. Mathieu Chabran façonne et dessine son destin. Comme nombre de camarades d’école, il aurait pu avoir une carrière installée et confortable dans une grande banque qui compte. C’est la voie qu’il prend, dans un premier temps, en débutant son parcours chez Merrill Lynch à Paris, institution historique de Wall Street dans laquelle il fait la connaissance d’Antoine Flamarion en 1998, puis à Londres, avant de rejoindre la Deutsche Bank. Une rencontre décisive.

Ils ont 28 et 30 ans et décident de quitter les grandes banques, celles qui tiennent les rênes du monde. Ils deviennent entrepreneurs financiers en juin 2004. Nait alors Tikehau Capital. Aujourd’hui, c’est un groupe mondial de gestion d’actifs gérant 28,5 milliards d’actifs au 31 décembre 2020, avec une capitalisation boursière de 3.5 milliards cotée à la bourse de Paris. Interview autour de ce qui anime le cofondateur de Tikehau Capital.

A 28 ans, vous vous bousculez. Votre vie bascule : vous cofondez avec Antoine Flamarion, Tikehau Capital. Quelle sensation avez-vous alors ?

Mathieu Chabran : Oui, cela révèle un sentiment de liberté. Nous nous construisons avec autonomie et responsabilité en créant et dirigeant Tikehau Capital. Nous prenons des décisions qui ont des conséquences. There’s no way back ! C’est une trajectoire de croissance et de construction.

Qu’est-ce que la création de Tikehau Capital vous a appris de vous-même ?

M. C.  : Mon univers des possibles s’agrandit tous les jours. J’encourage, d’ailleurs, mes enfants à être entrepreneurs et entreprenants et à oser sortir du cadre. C’est un état d’esprit et une éthique de vie.

En quoi l’esprit entrepreneurial s’inscrit-il dans la démarche de Tikehau Capital ?

M. C.  : Avec Antoine Flamarion, nous avons créé Tikehau Capital à 28 et 30 ans. Dans ces industries financières très institutionnelles, c’était unique. Nous avions l’envie de construire, de prendre notre destin en main, de faire et de développer un segment pas du tout balisé pour l’entreprenariat. C’est se mettre en tension et être en permanence en dehors de sa zone de confort. D’ailleurs, je fais mienne l’une des phrases d’un de mes associés : « la vie ne naît qu’à la frontière du chaos ».

 

On attend d’un dirigeant qu’il montre une direction, qu’il donne une vision, qu’il ait une motivation et qu’il soit une source de protection

 

De quelle manière vos années en banque d’investissement ont-elles été fondatrices ?

M. C.  : Ces banques sont une grande école d’apprentissage technique avec une intensité rare. Merrill Lynch, où j’ai rencontré Antoine Flamarion, a été une école de formation à l’exigence et aux détails. C’est ne jamais prendre quelque chose pour acquis. C’est avoir mal au ventre à 4 heures du matin lorsqu’il y a un closing. Les banques d’affaires poussent au front ; vous prenez ce que vous pouvez.  Vous y gagnez en exposition et en expérience. J’y ai appris la rigueur nécessaire pour devenir entrepreneur.

Comment prenez-vous une décision ?  

M. C.  : C’est un métier où l’on prend des décisions. Les risques financiers font partie de cette fonction. Si vous faites venir des talents, ce n’est pas pour décider à leur place. Lorsque vous grandissez et que vous faites venir une grande expertise, vous vous nourrissez du collectif. Quand on joue au rugby, on est 15 sur le terrain. Les postes pivots prennent de l’information sur n’importe quel poste du terrain. Il s’agit là de prendre une décision sur une dynamique collective.

 Vous codirigez Tikehau Capital. Comment appréhendez-vous le rôle d’un dirigeant ?

M. C.  : C’est un « entraîneur entraînant » embarquant les gens ensemble ! Ce n’est pas uniquement le premier de cordée mais bien davantage un vol d’oies sauvages. Tikehau Capital est un « people business ». Avec Antoine, nous avons à cœur depuis la création de Tikehau de promouvoir des valeurs et une culture d’entreprise qui prônent la cohésion, l’esprit d’équipe, les moments de convivialité et de célébration ensemble. Cela donne un supplément d’âme à notre quotidien, et c’est primordial pour l’entreprise.

Ce rôle n’est jamais figé ?

M. C.  : Non, si vous n’avancez pas ; vous coulez. Vous vous devez d’être dans le mouvement permanent.

Qu’attend-on d’un dirigeant, selon vous ?

M. C.  : On attend de lui qu’il montre une direction, qu’il donne une vision, qu’il ait une motivation et qu’il soit une source de protection. Je crois à la notion de protection. Les équipes ne doivent pas prendre les coups. Diriger c’est choisir de « lead by example ». C’est bien être exemplaire et non pas uniquement faire faire. C’est faire avec. Un dirigeant est mobilisé. Il est sur le pont.

Vous avez levé plus d’un milliard d’euros pour le fonds T2 Energy Transition. En quoi les critères ESG sont-ils créateurs de valeur ?

M. C.  : Nous avons investi très tôt ces problématiques sans les fabriquer artificiellement. En fait, nous avons toujours fait de l’ESG by design ! Nous avons réalisé un first time fund ; le premier d’une stratégie d’investissement. Il a eu un vrai impact sur les fonds européens ou encore les fonds de pension de la ville de New-York. Ce fonds était très mobilisateur et fédérateur.

Si aux Etats-Unis le « S » de « social » d’ESG est très important, le « G » de « gouvernance » l’est aussi. Quand on gère l’argent des autres, on commence par y mettre le sien. Aussi, Tikehau Capital investit dans chacun de ses fonds avant d’aller vers les investisseurs.  Toutes les équipes de Tikehau sont actionnaires. Il est essentiel d’avoir un alignement d’intérêts absolu. L’équipe porte ses projets par conviction.

Donner la part belle à ses convictions, c’est refuser d’être seul spectateur….

M. C.  : Oui, un dirigeant doit donner de l’espace et favoriser l’initiative. Il lui revient d’encourager les prises de position et d’accepter que l’échec fasse partie de la courbe d’apprentissage. Tous ceux qui ont commencé au début de Tikehau Capital, sont aujourd’hui à des postes clés. C’est notre très grande fierté.

Tikehau Capital entend créer de la valeur à long terme pour ses investisseurs tout en ayant un impact positif sur la société. Les entreprises ont leur part à jouer dans la vie de la cité. Comment le percevez-vous ?

M. C.  : Avec Tikehau Capital, nous avons toujours voulu faire de la finance utile, être un acteur de la transformation de l’épargne : la capter et la diriger vers des investissements utiles. Je crois aussi beaucoup au « give back » à l’image du soutien apporté à l’APHP dès le début de la crise sanitaire en faveur de la recherche. C’est prendre des décisions et choisir de rendre à la cité du temps et de la formation comme avec notre partenariat avec l’Institut de l’Engagement.

 

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