Lecture du week-end – Lettres à Anne : programme poétique

A quelques semaines de l’élection présidentielle, se plonger vite dans Lettres à Anne (Gallimard). Et oublier, le temps d’un week-end, l’énième catalogue de promesses et la sempiternelle profession de foi. Elles ne sont ni l’un ni l’autre, ni davantage un roman ou une correspondance. Elles racontent, jour après jour, une histoire. Ce n’est pas celle, petite ou grande, de la Mitterrandie, même si, au détour d’un entrainement de golf à Hossegor ou d’un trajet de nuit vers la Nièvre, on y croise quelques noms. Aucune entrée au 10 mai 1981.

L’histoire de ces Lettres est d’un amour « grand, solide et bon ». De poésie et de désir d’âme. Etalage, voyeurisme ? L’identité de leur expéditeur ? Rapidement oubliée. Lui-même, après quelques semaines, ne signe plus que d’un « F. » complice. Impudiques ? Leur langue est éternelle. « Dire tout tranquillement la joie que j’ai de vous voir ». Ne subsiste que le papier en-tête de l’Assemblée Nationale. People ? en 1964, le mot n’existe pas.

Lettres à Anne c’est l’histoire, hors du temps, d’un homme qui tombe amoureux foudroyé d’une jeune femme, et qui chaque jour, plusieurs fois par jour, en plus de mille lettres, en dépit de (ou grâce à) son âge et son statut, cherche par les mots un chemin difficile vers elle. Elle qui ne veut pas, ne peut pas transiger, avec sa famille, sa foi, sa « grave pureté qui brûle et transfigure ». Avec un fol et grave enjeu : vaincre ensemble au bout du compte, combler la distance, le vide, le silence, le « mal de toi » et la solitude.


Dépasser pour s’accomplir et rompre avec soi-même. D’où cette oscillation permanente entre douceur et violence, « entre la plus claire joie et la plus noire tristesse » puisqu’aussi « cette tristesse (…) est la rançon de la joie que je puise en vous ». En amour, « on ne renonce pas à moitié … vivre avec un peu de tout n’est pas renoncer mais plier … se donner l’illusion de l’héroïsme spirituel – avec un sabre de bois ». La seule certitude depuis septembre 1963 « Pour tenir bon il faut en avoir le goût. Et j’ai le goût de vivre dans celui de t’aimer ».

146 lettres pour 1964. Ce sont les plus belles, les plus pressantes, les plus intenses, à vif, avec celles de « délire » de juillet 1970 (« je t’aimerai jusqu’à la fin de moi ») et d’août 1976 (« Tu as mal tellement, ou si tu me cries qu’au contraire tu te sens indifférente, c’est que tu as plus mal encore. Je ne sais qu’un remède : la simplicité de l’amour, la volonté de comprendre, la force de pardonner – j’ai capacité pour les deux premiers moyens. Je n’ai rien à te pardonner. Si tu crois avoir à condamner, tends-moi la main »).

On suit inquiet, compagnon d’infortunes, les premiers silences opposés à ses propositions de rendez-vous du vendredi à Saint Placide. Puis, ces mois de décembre 1963 à mai 1964 lorsque le printemps et la joie effleurent et vibrent.

Mais la douleur à fleur de peau déjà présente en mai 1964 « Anne je voudrais écrire le cri qui monte et qui m’étouffe. Je n’y parviendrai pas. Trop est trop. Si vous saviez comme j’ai mal de votre absence, de votre silence, de notre séparation … ». « Je reste dans mon propre silence intérieur, pris peu à peu par le froid des choses et du monde ». C’est la même 30 ans plus tard, en 1989 : « Dès qu’un vide se creuse entre nous je perds tous mes repères. Il fait froid dedans et dehors (…). » 

Quelques lettres à sa fille qui, apprend-on, aurait pu se prénommer « Marie, Catherine, Ariane, Aude, Reine, Clio ». Elles rappellent la lettre à Ecusette de Noireuil de Breton : « Il faut maintenant que je dessine un oiseau pour Mazarine. »

Sa jolie dissertation -pour la convaincre- sur les catastrophes liées à l’amour. « La première catastrophe, Anne, est d’être mal aimée. La deuxième catastrophe c’est de ne pas être aimée. La troisième catastrophe c’est de ne pas aimer. Et la quatrième catastrophe, c’est d’être bien aimée ». Être mail aimée, ce serait être aimée sans les mots, sans la volonté, sans cette réflexion permanente, y compris sur soi-même. « Je voudrais vivre mon grand amour au point de n’y plus penser que pour te remercier ».

La plupart des réponses de la destinatrice ont été cachées. Mais les Lettres sont entrecoupées de quelques annotations, magnifiques et dont la concision révèle la puissance de la passion. Octobre 1964 « Renonçant à la « réussite » familiale et sociale qu’on m’avait enseignée comme but suprême, je vous écrivais (…) « Je vous aime » – ce qui signifiait pour moi l’abandon de ces valeurs. ». Novembre 1964 « Moment merveilleux de ma vie qui émerge enfin de l’inconscience. » Mai 1981 : « Moi je découvre la douceur de la vie en commun».

A explorer ou vivre, vite.