Le retour aux sources et aux valeurs sûres qui a marqué les dernières collections de prêt-à-porter et de haute couture à Paris, Londres et Milan a été une constante perceptible dans de nombreux défilés, avec, pour chaque enseigne, la vision de ses propres origines. S’il est habituel pour les stylistes et directeurs artistiques de puiser dans le patrimoine de leur maison pour extraire la substance de nouvelles collections, ils doivent aussi, pour éviter l’inévitable sentiment de déjà-vu rédhibitoire et non conforme aux attentes du public, innover à chaque saison. Certaines signatures comme Chanel rechignent, par exemple, à sortir des sentiers battus et à jeter aux orties leurs  fondamentaux comme le tailleur lancé en février 1954 par Mademoiselle Chanel, la couleur noire, le légendaire tweed ou la cascade de colliers. 

Mais chaque fashion-show de la maison de la rue Cambon propulse, à partir de la même base, une offre différente, rajeunie, modernisée, avec un peps urbain qui symbolise la versatilité des clientes Chanel, leur audace et leur assurance à désacraliser des tenues d’excellence pour les porter avec flegme en ville. L’offre stylistique est alors agrémentée d’accessoires dignes de la Swinging London et soulignée d’une mise en beauté qui fait la part belle au maquillage inauguré par le mannequin britannique Twiggy en 1967, l’œil charbonneux souligné de khôl, les cils démesurés et la frange bombée comme dans les seventies. En osmose avec la présentation virtuelle de la collection automne-hiver 2021/2022 qui a été tournée dans l’emblématique cabaret parisien Chez Castel, la bande-son égrenait une chanson interprétée par Diana Ross en 1975, Do you know where you’re going to où la diva susurre, comme en écho à la situation mondiale : « Sais-tu où tu vas, aimes-tu ce que la vie te montre ? ».

Le vintage qui marque une période précise de l’histoire de la mode se retrouve propulsé sur les plateformes les plus pointues

Ce retour aux sources s’exprime également par l’engouement pour les produits vintage, rassurants en période d’incertitude, comme ceux par exemple de la marque française Vinyl Factory, qui évoquent un imaginaire familier, celui du rock’n’roll. L’époque a besoin de références ancrées dans l’Histoire, avec des principes qui ont fait leurs preuves et qui sont les socles d’une certaine civilisation nappée de rigueur, d’opulence avec un soupçon de fantaisie. Le reflet de l’anxiété généralisée qui transpire aussi dans le monde de l’art et de la création en général. Une anxiété dont n’ont pas su se défaire quelques signatures de renom. Le paradoxe d’une époque où confinés et en télétravail, limités dans leurs habitudes sociales, les consommateurs de mode ont jeté leur dévolu sur le sportwear qui connaît un boom extraordinaire et auquel les marques les plus sélectives ont dû se plier, sortant des collections capsule en soie, cachemire et alpaga pour répondre à cette demande exclusive et grandissante.

Le retour aux sources se fait aussi sur le mode du partage, en reconnaissant que les racines sont décidément multiples et que le monde est un village planétaire. Accepter de faire partie de la même humanité et donner de plus en plus de place à ceux qui ont été étouffés sous une brume de complaisance et des nuages de mépris. Le mouvement Black Lives Matter qui a secoué les consciences poursuit son long travail d’évolution et de transformation dans la mode et la beauté, à son rythme mais fatalement. En Italie, l’association Black Lives Matter in Italian Fashion a été cofondée par Michelle Ngonmo, initiatrice de l’Afro Fashion Week de Milan, avec la complicité de la styliste italo-haïtienne Stella Jean et le soutien d’Edward Buchanan, africain-américain, concepteur de la ligne Sansovino6 et ancien directeur de la création de Bottega Veneta. Ce petit groupe de pression hyperactif a favorisé la participation de cinq stylistes africains basés en Italie à la Semaine de la mode de Milan. La Burundaise Fabiola Manirakiza, le Sénégalais Mokodu Fall, Claudia Gisèle Ntsama du Cameroun, Joy Meribe du Nigeria et Karim Daoudi du Maroc ont défilé sous le label «We Are Made in Italy» comme des porteurs d’idées et de talent à part entière, nourrissant également la création de leurs différences et de leur expertise.

Le retour aux sources pris comme un devoir de mémoire de modèles qui ont enchanté en leur temps certaines générations par leur originalité et les promesses qu’elles induisaient. Le vintage qui marque une période précise de l’histoire de la mode se retrouve propulsé sur les plateformes les plus pointues comme le symbole de nouveaux modèles de consommation d’économie de partage. Le passé plus que jamais présent, pour un futur meilleur.

 

Tribune rédigée par François Thomas, directeur de publication du magazine Brune et du magazine Ben consacrées aux populations afrodescendantes et ancien chef du bureau de Paris de Radio Caraïbes International (RCI)

 

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