La Gibson Les Paul est synonyme de rock ‘n’ roll depuis les années 1950, et ont été adoptées par les plus grands, comme Jimmy Page, fondateur de Led Zeppelin, Joe Perry, guitariste d’Aerosmith ou encore Slash de Guns N’ Roses. La guitare en question est aussi iconique que polyvalente, et les mains les plus douées y ont créé des solos parmi les plus mémorables.

Entre 1958 et 1960, le fabricant Gibson vit son âge d’or, et en 1958 la Les Paul Standard fait partie des guitares les plus demandées dans le monde. Leur prix atteint souvent des montants à six chiffres, et un modèle bien entretenu en érable moiré, très convoité, pouvait facilement atteindre les 500 000 $, voire plus.


Depuis des décennies, le fabricant a perdu des documents cruciaux issus de cet âge d’or : les registres d’expédition de 1959 et 1960, présumés disparus depuis le déménagement de Gibson entre Kalamazoo (Michigan) et Nashville (Tennessee) en 1984. Ces registres contiennent des informations sur tous les produits Gibson expédiés entre la seconde moitié de 1958 et la fin de 1960, y compris les Flying V, les Explorers, les premières SG et, bien sûr, les célèbres Les Paul de 1959. Les documents pourraient permettre de faire la lumière sur des modèles moins connus de Gibson et de distinguer les vraies Les Paul de 1959 des contrefaçons.

 

 
Deux modèles Les Paul de Gibson – Crédit photo : Getty Images

 

C’est pour cette raison que Gibson lance aujourd’hui un appel à l’aide, afin de reprendre possession de son histoire. Le fabricant cherche à retrouver ses registres d’expédition manquants et offre 59 000 $ « sans poser de question » à quiconque pourra restituer les documents. Gibson offre également des récompenses au cas par cas pour tout document, plan ou élément historique antérieur à 1970. Ainsi, toute personne qui pense posséder un objet éligible peut envoyer un courriel à [email protected] avec une description écrite de l’objet, une photo ou une vidéo et un numéro de téléphone.

Cesar Gueikian, directeur marketing de Gibson, concède : « Nous sommes à la recherche du Graal ».

L’une des pièces les plus recherchées pour Gibson est la preuve irréfutable de l’authenticité des Les Paul de 1959. En effet, le fabricant n’en a expédié que 643 cette année-là, mais aujourd’hui il y en a bien plus en circulation. Cesar Gueikian poursuit : « Vu l’importance pour la communauté des collectionneurs de pouvoir établir la provenance des instruments et évidemment leur authenticité, je pense que cela va être assez révolutionnaire ».

Les registres manquants pourraient également contenir des informations encore plus intéressantes et révolutionnaires que celles pour les modèles Les Paul de 1959 : des détails sur la mythique Gibson Moderne.

Le fabricant a conçu un prototype de la Gibson Moderne en 1957, mais ne l’a pas mise en production avant 1982. Il existe ainsi des dessins de brevet, mais il aucune preuve matérielle qui démontre que Gibson n’ait jamais créé une Gibson Moderne dans les années 1950. Cependant, Billy Gibbons, guitariste de ZZ Top, a prétendu posséder un modèle original, bien qu’il n’ait jamais permis à quiconque de le photographier ou de l’inspecter pour en vérifier l’authenticité. Aujourd’hui encore, la Moderne reste l’un des modèles les plus rares du monde de la guitare, à ce titre on l’appelle d’ailleurs « la grande baleine blanche ».

Le directeur marketing de Gibson explique : « Si l’on venait à découvrir que nous en avons fabriqué une et que nous pouvions la retracer, je peux vous garantir que ce serait la guitare la plus chère du monde. Je dirais qu’elle pourrait atteindre les 20 millions de dollars ».

 

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Cesar Gueikian (directeur marketing de Gibson) and James ‘JC’ Curleigh (président et PDG de Gibson) – Crédit photo : Gibson

 

Mais même si la légende de la Gibson Moderne est infirmée, les amateurs de guitare pourront toujours rêver en observer les modèles Les Paul de 1959, dont les caractéristiques techniques, le savoir-faire et le design étaient presque sans précédent à l’époque.

La touche en palissandre de Rio (également appelé Dalbergia nigra, aujourd’hui en voie de disparition) produit un son et un toucher uniques. Par ailleurs, la laque de nitrocellulose utilisée pour fixer le manche au corps s’évapore avec le temps, transformant ainsi la guitare en un long diapason aux qualités sonores évolutives.

Mat Koehler, responsable du développement des produits chez Gibson, raconte : « C’est tout simplement une belle guitare et un instrument fantastique, et il est évident qu’elle a été adoptée par des dizaines de joueurs très influents. Les dieux de la guitare ont tous favorisé ce modèle. Il n’est donc pas étonnant que son prix s’approche du million de dollars pour les modèles originaux ».

Pourtant, dans les années 1950, l’achat d’une Gibson Les Paul n’a pas toujours été rentable. Le guitariste et compositeur Rick Nielsen, du groupe Cheap Trick, a acheté sa première Les Paul en or en 1955, puis s’en est procuré une deuxième en 1965 dans une librairie de Rockford, dans l’Illinois, pour seulement 65 $. Trois ans plus tard, il échange une Gibson SG et 25 $ contre une Les Paul de 1959, qu’il revend à son ami guitariste et virtuose Jeff Beck pour 350 $. 

Il déclare aujourd’hui amèrement : « Ça vaut un peu plus maintenant ». L’excentrique guitariste à l’origine de tubes du rock ‘n’ roll comme « I Want You to Want Me » et « Dream Police » savait déjà à l’époque, en jouant pour la première fois sur une Les Paul de 1959, que c’était du sérieux. Il explique : « Elle avait tout. Le style, le toucher, le poids ».

Au fil des années, Rick Nielsen a ajouté environ 80 Les Paul à sa formidable collection de guitares, qui inclut notamment cinq modèles de 1959. Leur prix a beaucoup augmenté depuis, puisque la dernière Les Paul de 1959 en sa possession (qui a appartenu au chanteur et bassiste Geddy Lee, de Rush) lui a coûté en janvier la modique somme de 215 000 $.

Aujourd’hui encore, Rick Nielsen emporte toujours sa première Les Paul de 1959 sur la route, parfois au grand dam de son équipe. Il estime d’ailleurs que la guitare représente au moins la moitié de l’assurance de son groupe Cheap Trick. Il se souvient : « Les autres membres m’ont dit : “Eh bien, n’amène pas celle-là”. Mais je l’ai prise. Je n’ai rien dit à personne ».

Joe Bonamassa, célèbre chanteur et guitariste de blues américain, est connu de ses fans aussi bien pour ses prestations que pour son incroyable collection de guitares vintage. Son public attend d’ailleurs avec impatience de le voir sortir sa Snakebite et le Skinnerburst (deux Les Paul Standards de 1959) sur scène. Lorsqu’on lui demande combien il a payé sa Les Paul la plus chère, Joe Bonamassa répond simplement : « Trop ».

Selon lui, la récupération des registres d’expédition perdus de Gibson pourrait rassurer de nombreux collectionneurs de guitares : « Il y a une somme d’argent considérable en jeu, et avoir une guitare dont le numéro de série est gravé dans la pierre est très réconfortant pour beaucoup de gens, y compris moi-même ».

Cependant, il estime que les collectionneurs assidus ont déjà fait des recherches sur leurs modèles, et que les registres ne feraient que confirmer ce qu’ils savent déjà. Il déclare : « Si vous n’êtes pas sûr de l’authenticité d’une guitare et que vous n’avez pas fait l’effort de vous assurer que vous en savez assez sur une guitare, et sur les vraies guitares par rapport aux fausses, avant de débourser quelques centaines de milliers de dollars, votre logique est absurde. Le registre n’est pas un salut. Le registre n’est qu’une autre pièce du puzzle ».

Joe Bonamassa a acheté sa première Les Paul de 1959 en 2010, et il en possède désormais 10, ainsi que 8 autres Les Paul de 1960. Le maestro du blues compte sur elles pour « 65 à 70 % » de sa musique et fait l’éloge de leur précision et de leur polyvalence : « Cet instrument, c’est comme une Ferrari. Si vous voulez qu’il gémisse, qu’il soit silencieux, ou si vous voulez l’utiliser comme une arme, leur dynamique est presque infinie ».

Pour un collectionneur de longue date comme Joe Bonamassa, la chasse aux registres est aussi palpitante que la récompense. L’an dernier, il a achevé une recherche de 7 ans pour retrouver une Paul Standard de 1960, dont le pickguard est décoré d’un drapeau américain, qui avait été perdue par Tommy Bolin, guitariste de Deep Purple mort en 1976 à l’âge de 25 ans. La guitare se trouvait dans une caravane à Moab, dans l’Utah, depuis 1978. 

Cette trouvaille a temporairement étanché la soif de Joe Bonamassa, mais très vite, il a repris la chasse aux Les Paul. Il conclut : « Vous pouvez dire que vous avez terminé, mais vous n’en avez jamais terminé. C’est comme travailler pour la mafia ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Bryan Rolli

 

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