André Furno vient de fêter les cinquante ans des concerts Piano 4 étoiles. À 80 ans, le producteur privé continue inlassablement sa quête musicale. Ce passionné – et chez lui, le mot n’est pas usurpé -, perfectionniste et donc intransigeant, livre ses coups de cœur et griffe certains marchands du temple. C’est dans son appartement parisien aux 50 000 disques et CD qu’il a reçu Forbes France. Entretien fortissimo, comme il l’a toujours été depuis un demi siècle, sur les maestros qu’il a découverts et les jeunes talents d’aujourd’hui qu’il continue de révéler. 

 


Comment vous qualifieriez-vous après toutes ces années dans le monde de la musique ?

André Furno : La musique me passionne depuis ma plus tendre enfance. Je suis fasciné physiquement par les sons. C’est quelque chose de spirituel et de physique. Il fallait donc absolument que je l’intègre à ma vie. Étant juriste de profession, j’avais la naïveté de croire que j’allais pouvoir rentrer à l’Unesco pour m’occuper de culture et de musique. Mais j’avais occulté un élément fondamental, à savoir que ma condition de Français me barrerait la route. Dans les années 1960, à l’époque de la décolonisation, je n’avais aucune chance d’y entrer, quels que soient les diplômes dont je pouvais être bardé. Et quand j’ai voulu être directeur artistique d’une maison de disque, comme EMI, on m’a demandé quelle était ma formation. Je disais : « Juriste, diplômé d’études supérieures de droit public. » On me répondait : « Ça ne nous intéresse pas, nous cherchons un directeur artistique ! »

Et pourtant, vous êtes reconnu comme l’une des personnalités les plus influentes dans l’univers de la musique classique.

A.F.: Ma culture musicale est essentiellement discographique. J’ai écouté pratiquement 50 000 disques. J’ai eu beaucoup de chance, car j’ai pu appréhender la musique de façon très chronologique : Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, avec des artistes qui ont été des géants de leur art. Quand vous écoutez les 32 sonates de Beethoven par Schnabel, les symphonies de Beethoven par Wilhelm Furtwängler, les concertos brandebourgeois de Bach par Adolf Busch, les symphonies de Brahms ou de Mahler par Bruno Walter, tout cela formate votre approche. Avec la fréquentation de ces gens, votre esthétique musicale est marquée au fer rouge. Elle vous sert ensuite de critère d’appréciation pour écouter des jeunes ou des gens moins connus. C’est grâce à Bruno Walter que j’ai pu savoir que Claudio Abbado, complètement inconnu à l’époque, allait être l’interprète de Mahler de demain.

Beaucoup d’inconnus sont devenus célèbres sous votre oreille. Comment dites-vous à quelqu’un qu’il a quelque chose de plus qu’un autre ?

A.F.: La condition artistique n’a rien à voir avec la célébrité. Vous l’avez ou vous ne l’avez pas, et ensuite vous pouvez la développer, la cultiver. Ces personnes, je les ai découvertes en les écoutant dans des concerts. Elles vous permettent d’avoir des clés. Mon approche de la musique et des compositeurs s’est faite à travers des interprètes d’exception qui m’ont donné ces clés. 

Ensuite, comment avez-vous franchi le pas ?

A.F.: Tout n’est que hasard dans l’existence, il faut saisir ce hasard. Un jour, j’étais assistant à la faculté de droit d’Assas I, j’ai fait tomber une pièce de 5 francs dans l’amphithéâtre. Je me suis dit: “Il y a une acoustique formidable! Il faut faire des concerts ici.” L’amphithéâtre 1700, que l’on appelait ainsi car il disposait de 1700 places, était une salle de concert ! Alors, dans l’improvisation la plus absolue, avec mes copains, on a décidé d’en faire un. On a mis une affiche: “Demain, Samson François, Chopin”. Aucune publicité. Le lendemain, 1700 étudiants étaient présents. Je me suis d’ailleurs aperçu à ce moment-là que Chopin faisait plus recette que le code civil !

Comment avez-vous débuté votre activité de producteur, même si vous n’aimez pas ce terme ?

A.F.: Tout a commencé avec une association loi de 1901, que j’ai pu fonder grâce à mes compétences en droit public. C’est l’association qui était productrice. Moi, j’en ai été le président. En 1969, j’ai fait venir Daniel Barenboim. C’était la première fois qu’il dirigeait et jouait du piano. À l’époque, il n’était pas le chef d’orchestre qu’il est devenu. C’était l’un de ses tout premiers concerts. Je ne m’en suis pas rendu compte à l’époque, mais aujourd’hui avec le recul, je sais pourquoi tout cela a eu du succès. Parce que j’ai mêlé des artistes consacrés, les stars de l’époque – Rubinstein, Karajan, Bernstein, Elisabeth Schwarzkopf – à des petits jeunes qui débutaient, mais qui étaient des vrais artistes. Je le savais justement grâce à mon approche. Ces petits jeunes s’appelaient Maurizio Pollini, Daniel Barenboim, Alfred Brendel, Martha Argerich, Murray Perahia, Radu Lupu… C’est aujourd’hui le ghotha artistique ! 

Tous ces immenses talents vous ont suivi pendant des années…

A.F.: Je parle le même langage qu’eux. Mes critères d’appréciation et de construction des concerts n’étaient pas des critères budgétaires où on faisait des additions et des soustractions pour savoir si le concert allait être déficitaire. Mes critères étaient artistiques. Quand j’ai fait venir l’English Chamber Orchestra avec Daniel Barenboim en 1969, cela coûtait 3 000 dollars. Je ne savais pas ce qui allait se passer. J’avais accumulé 50 000 francs. Je me suis dit : « Ces 50 000 francs vont servir aussi à financer leur venue. » Tout le monde ne fait pas ça, mais parfois la passion vous aveugle…

Aujourd’hui, il y a beaucoup de grosses salles. L’organisation est-elle différente ?

A. F. : Il y a effectivement beaucoup de grandes salles, beaucoup de concurrence et de jalousie. Des gens veulent vous voler les artistes avec lesquels vous avez une certaine fidélité. Il n’y a plus vraiment d’éthique artistique.

« L’écurie André Furno » aujourd’hui, qu’est-ce que c’est, et qui la compose ?

A. F. : L’écurie Furno, comme vous dites, ce sont les grands anciens qui me sont restés fidèles. Ce sont les Lupu, les Perahia, les Barenboim, les Nelson Freire. C’étaient déjà de grands artistes à l’époque. La différence, c’est qu’ils sont  célèbres aujourd’hui. Ils sont encore là, mais nous avons parfois connu des salles où il y avait 40, 60, 80 personnes. Il faut avoir la patience et surtout croire. Je crois en ce que je fais et je vais jusqu’au bout de mes croyances, quelles que soient les barrières et les entraves que je peux rencontrer. Personne ne me fait changer d’avis ! C’est ce qui explique peut-être qu’on prétende que j’ai un mauvais caractère. J’ai des convictions, je les assume. J’en assume la responsabilité artistique. Bien évidemment, il m’est arrivé également de me tromper. Mais je dois dire qu’en matière artistique, cela a été plutôt rare.

Vous avez aussi toujours revendiqué votre liberté, n’était-ce pas presque non négociable ?

A. F. : La musique en France est une musique d’État. L’originalité de mes concerts, c’est qu’ils n’ont jamais coûté un demi centime à la puissance publique. Nous n’avons jamais demandé de subvention, nous n’en avons jamais reçu. Je n’en ai  pas souhaité, parce que je suis un homme libre. Je choisis les gens que j’aime et auxquels je crois !

D’où viennent cet esprit, cette foi et cette force qui vous animent ?

A. F. : Je pense que c’est mon père qui me les a légués. Il était moniteur de chasse à l’école Christian-Martell, qui formait les pilotes de chasse de l’armée de l’air. Un de ses élèves est devenu pilote du Concorde. Il disait : « Je paierais pour voler. » Et moi, je crois que je paierais pour faire des concerts. En réalité, je peux vraiment dire que je paie pour en faire, mais cela ne m’empêche pas de continuer.

Vous êtes rentré dans l’intimité des grands musiciens du xxe siècle. Est-ce que vous avez des anecdotes ?

A. F. : Ils sont tous venus dîner chez moi ! J’ai été associé à toute la carrière de Claudio Abbado. Il n’y avait pas seulement une fidélité, mais une compréhension, une connivence, une complémentarité extraordinaires entre nous. On n’avait pas besoin de se parler, on se regardait, on écoutait quelque chose et il savait exactement ce que je pensais. C’est moi qui lui ai présenté Yuja Wang. Wang est la dernière pianiste que j’ai découverte. En juin 2009, elle est venue remplacer au pied levé Murray Perahia qui était souffrant. La directrice du magazine Le Monde de la musique m’a agressé à l’entracte en me disant : « C’est un scandale de remplacer Murray Perahia par cette petite Chinoise en minijupe. » Le hasard veut que, quinze jours après, nous fêtions notre anniversaire avec Claudio Abbado. Je lui dis : « Il faudrait que tu écoutes cette jeune pianiste. » Elle jouait la Sonate en si mineur. D’habitude, on écoute quelques mesures. Il l’a écoutée jusqu’à la fin, il s’est levé et a dit : « Je n’ai jamais entendu une sonate avec un arc tendu comme ça du début à la fin. » Il a immédiatement appelé le directeur du festival de Lucerne, et lui a expliqué : « Nous devons faire une tournée en Chine l’année prochaine. On a Lang Lang, je voudrais le remplacer par Yuja Wang. »

Parmi ces grands artistes, certains sont-ils capricieux ?

A. F. : On pourrait dire de tous qu’ils sont capricieux ! Un interprète est un créateur au second degré. Il n’a pas écrit la partition, mais il la fait vivre, il lui donne les couleurs. Oui, ils font des caprices, mais il faut savoir justement apprécier et interpréter ces caprices. Je pense qu’en réalité ils n’en sont pas. Je parlerais plutôt d’angoisses, angoisse de vouloir se dépasser, angoisse d’être en deçà de ce qu’ils sont. Je voudrais vous raconter une expérience que j’ai vécue avec l’illustre Arturo Benedetti Michelangeli. Certains le considèrent comme le plus grand pianiste qui ait jamais existé. Mais on lisait dans la presse : « Michelangeli annule, il a les mains froides. » On ne donnait jamais la cause de ses annulations. Libération a même titré lorsqu’il est décédé : « Michelangeli annule pour la dernière fois. » J’ai trouvé ça d’un goût douteux et macabre. Michelangeli a donné un concert avec le célèbre London Symphony Orchestra. Il était toujours dans une quête artistique sans fin. Et dans les pianos, il existe sous les touches une petite pastille verte qu’on appelle une « mouche ». Ces mouches conditionnent la course de la touche, l’enfoncement qui conditionne lui-même le son que vous allez faire : le forte, le fortissimo, etc. Le matin du concert, il me dit : « Je veux un jeu de mouches tout neuf. Et si je n’ai pas ce jeu, je ne jouerai pas. » Par chance, j’en trouve un. Son accordeur attitré, Angelo Fabbrini, change les mouches et empile les anciennes sur un fil de fer en fonction des 88 touches. Je le regarde alors naïvement et je lui demande pourquoi il fait cela. Il me répond : « Parce que si le maestro change d’avis une heure avant le concert, je n’ai plus qu’à reprendre les mouches et les mettre les unes derrière les autres ; ça prendra quarante minutes. C’est impossible à faire si les mouches sont mises n’importe comment. » Le concert était programmé à 20 heures. À 18 heures, Michelangeli arrive et dit : « Finalement, je préfère les anciennes mouches. » Ce n’était pas un caprice, mais simplement la volonté d’obtenir le meilleur possible d’un instrument.

Était-ce difficile de gérer de tels maestros au quotidien ?

A. F. : Pas du tout, il faut écouter. Ils sont souverains. Je ne me suis jamais permis de dire à un artiste, qu’il soit débutant ou non, ce qu’il devait faire. Quand Yuja Wang est venue, elle avait 21 ans, je ne lui ai pas dit : « Tu vas jouer ça. » Ils remettent leur titre artistique en jeu, leur couronne ! Ce n’est pas vous qui allez sur la scène. Ils ont une appréciation souveraine et discrétionnaire de la chose et il faut la respecter.

Pourquoi réfutez-vous le terme de manager ?

A. F. : Le manager est une sorte de proxénète musical moderne. C’est horrible de toucher une commission sur le dos d’un artiste, surtout quand elle n’est pas accompagnée de la construction d’une carrière et que le manager est une simple boîte à lettres. Dans la profession, il y a eu quand même de vrais managers chez les Anglais. Ils ont eu le respect des artistes, ils ont construit des carrières. Mais je ne suis ni un manager ni un agent.

Que veut dire la signature André Furno ?

A. F. : C’est un label aujourd’hui. Mais avant cela, au tout début, les artistes venaient chercher en France une reconnaissance qu’ils n’avaient pas encore. Un avocat parle à un auditoire, un acteur à une salle de spectacle, un interprète à une salle de concert. Le concert, c’est une messe, un moment où l’artiste offre quelque chose à un public et se nourrit de ceux qui l’écoutent. Lorsque vous arrivez à un concert, vous êtes fatigué, parfois énervé. Le pianiste commence à jouer. Il projette quelque chose et dompte sa salle qui devient de plus en plus silencieuse. Pour aller chercher cette reconnaissance, il faut persévérer. Finalement, c’est une histoire de partage et de croyance.

 

Propos recueillis par Stéphane Grand