Rédactrice en chef de la revue Pianiste, Elsa Fottorino sera sur France Musique tout l’été pour parler de l’histoire méconnue des compositrices. Un sujet qui tient à cœur cette jeune femme, talentueuse, dont le 4ème roman Parle tout bas sortira au Mercure de France à la rentrée de septembre.

Propos recueillis par Florence Petros


Comment est née votre passion pour la musique et le désir d’en faire l’un de vos deux métiers, à côté de celui d’écrivaine ?

Elsa Fottorino : Par le piano. Personne n’en jouait chez moi. Il était toujours muet, comme un invité à qui il faut donner la parole. Un jour, mon voisin m’a offert deux cassettes des Nocturnes de Chopin par Samson François. Je les écoutais en boucle. Cette musique parlait de moi. N’importe qui pourrait en dire autant à son contact. C’est pour cela qu’elle est, je crois, si prisée des pianistes amateurs. C’est ce talent fou, chez Chopin, de l’intime universel. Je serais presque tentée de dire que cette musique parlait pour moi, qui étais une enfant introvertie. Dès que j’ai pu, j’ai joué quelques valses. La musique m’a donné la parole. Je pouvais enfin la prendre, au milieu du salon, sur ce piano.

Cette capacité d’émerveillement, cette fraîcheur de la découverte, je m’efforce de la conserver dans mon travail à Pianiste. Ce qu’il y a de merveilleux dans la pratique amateur, c’est cette gratuité. Cette authenticité du geste. Pas besoin d’être un briseur d’ivoire. Il suffit de faire sonner les premiers accords du 3ème impromptu de Schubert pour éprouver cette plénitude.

 

Quelles ont été, justement, vos découvertes ?

E. F. : Pour le numéro d’été de Pianiste, j’ai invité le pianiste franco-libanais Abdel Rahman El Bacha à parler de Chopin, dont il maîtrise l’ensemble de l’œuvre. Il racontait que lorsque Chopin atteignait la perfection mélodique, il ne se répétait jamais. Quand d’autres compositeurs, heureux de leurs formules, n’hésitent pas à les resservir à toutes les sauces. Cela me fait porter un autre regard sur sa musique. Chez Chopin, il faut donc prendre la beauté pour ce qu’elle a de fugace, d’éphémère, et surtout, il faut savoir la reconnaître quand elle passe… C’est peut-être cela qui provoque ce désir inévitable d’entendre cette musique encore et encore. De vouloir à tout prix saisir l’insaisissable.

 

Revenons à votre actualité cet été sur France Musique. Comment aborderez-vous vos émissions sur les compositrices ?

E. F. : L’émission, « Femmes pionnières » revient sur l’histoire encore trop peu visible des compositrices. Mon approche est transversale, sans limite d’époque, de genre, de continent, de Sappho à Grazyna Bacewicz. J’envisage cette série d’émissions comme une traversée onirique, qui fera résonner des correspondances entre ces femmes, entre leurs musiques. Je dessinerai des portraits, dans une veine romanesque, de ces musiciennes qui ont souvent forcé les portes verrouillées du destin. Afin d’être au plus proches d’elles, de leur donner corps. C’est un vrai régal d’écriture de raconter la vie palpitante d’Augusta Holmès ou d’Ethel Smyth et de me replonger dans la correspondance de Clara Schumann !

 

Vous avez écrit une enquête sur ce sujet dans la revue Pianiste (n°127 mars-avril 2021). Pourquoi avoir fait ce travail en profondeur sur ces artistes ?

E. F. : Souvent, les discours étaient polarisés autour de deux extrêmes forcément contradictoires : d’un côté on criait au génie, de l’autre, j’entendais que l’histoire ne retenait que les génies, précisément pour justifier leur oubli… J’ai donc décidé d’approfondir pour comprendre, de manière objective, avec mes outils journalistiques, pourquoi ces femmes avaient été injustement supprimées des récits de l’histoire. Et j’ai découvert des partitions mineures comme des musiques splendides ! Suite à cet article, j’ai pensé que cette émission serait une belle occasion pour en connaître encore davantage, partager des œuvres qui méritent d’être entendues et des histoires qui méritent d’être racontées, loin des préjugés qui circulent encore trop souvent. Je ne suis pas déçue, j’espère que les auditeurs ne le seront pas non plus ! Dans Pianiste, je suis très vigilante également et j’ai décidé, dans chaque numéro, de publier quand c’est possible, au moins une partition composée par une femme.

 

Elsa Fottorino : On dit que Schubert est le plus cinématographique des compositeurs car sa musique n’impose aucune émotion. Elle ne vient jamais commenter une image. On ne peut pas la qualifier de triste ou joyeuse. Elle est tout cela à la fois. Terriblement humaine.

 

Un été studieux avant une rentrée littéraire importante avec la sortie le 19 août de votre 4ème roman au Mercure de France. Quel sens donner à ce récit magnifique et intime ?

E. F. : Un sens forcément lumineux puisque c’est un roman tourné vers la vie, malgré la violence de son sujet, un viol que j’ai subi à l’âge de 19 ans, par un inconnu, dans une forêt. C’est le point de départ de l’écriture de ce livre. Je raconte de l’intérieur comment se déroule la procédure judiciaire, de la plainte au procès. Les tâtonnements de la justice, les soubresauts de l’enquête, cette violence qui percute à chaque nouvelle audition, puisqu’il faut tout raconter, encore et encore, puis, le grand théâtre des assises. J’ai attendu que s’écoulent douze années avant d’écrire sur ce drame personnel : j’ai attendu d’avoir le recul du temps, mais surtout celui de la fiction. Pour avoir la liberté d’inventer. Pour écrire un livre non pas qui aspire mais qui inspire, il fallait qu’il se détache du réel… La forme romanesque m’a permis de prendre le dessus sur mon destin. Grâce à ce livre, c’est moi qui ai le dernier mot. 

Dans votre roman la musique est présente, et toujours consolatrice avec Schubert et Brahms. Quelles sont les versions qui vous consolent ?

E. F. : Oui, la musique est un excellent dérivatif à la douleur. C’est à partir de ces années-là qu’elle s’est propagée dans ma vie de façon décisive. J’évoque la Sonate pour violoncelle et piano en mi mineur de Brahms dans le livre. Ma version de référence est celle de Yo-Yo Ma et Emanuel Ax.

Il y a Schubert aussi, bien sûr. Je ne peux pas m’en passer. J’en écoute quasiment tous les jours. Il y a toujours chez Schubert la joie sous les larmes. Les Impromptus, par Radu Lupu, en particulier le 4ème D. 899, me font chavirer. Ils tiennent un rôle essentiel dans un film que j’adore, « Trop belle pour toi » de Bertrand Blier. On dit que Schubert est le plus cinématographique des compositeurs car sa musique n’impose aucune émotion. Elle ne vient jamais commenter une image. On ne peut pas la qualifier de triste ou joyeuse. Elle est tout cela à la fois. Terriblement humaine.

 

Quels sont vos coups de cœurs de l’été : festivals et disques ?

E. F. : Le festival de musique de Dinard dirigé par Claire-Marie Le Guay, qui accorde cette année une place aux pianistes amateurs. J’ai aussi hâte d’aller au Festival Ravel de Saint Jean de Luz, repris par Bertrand Chamayou et à celui de la Roque d’Anthéron où seront mes pianistes préférés.

Et dans les parutions de l’été, je n’ai pas eu encore accès à tout, mais j’ai découvert récemment le disque Chopin de Seong Jin Cho : les Scherzos et 2e concerto avec le LSO et Gianandrea Noseda. Je suis très sensible à la pudeur, la délicatesse de ce pianiste, son jeu transparent, équilibré, sur le fil de l’émotion, où ne perce aucun artifice.  

 

Actualités :

Sur France Musique

La série « Femmes pionnières » sera diffusée le samedi de 13h à 14h (8 X 1h), du 10 juillet au 28 août sur France Musique et en podcast sur francemusique.fr ou l’appli Radio France

Pianiste

Et en avant première, la couv du prochain numéro à paraître le 18 juin 

www.pianiste.fr 

Au Mercure de France

« Parle tout bas » le 19 aout 2021

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