Après un milliard de flux touristiques enregistrés en 2019, l’humanité a soudainement connu une sédentarité jamais vue depuis au moins un siècle en 2020. Frontières fermées, quarantaines et tests PCR obligatoires, lignes aériennes réduites au minimum, ou juste la peur de tomber malade loin de chez soi, le tourisme a subi une mutation dont les retombées restent indéfinies et bouleversent encore avec le déconfinement notre rapport au voyage. Le voyage est-il en train de changer ou nous fait-il changer ? Enquête.

 

Il est désormais facile d’imaginer, à quelques jours de la grande transhumance des vacances estivales, des files entières de passagers dégainant leur smartphone lors des contrôles pour apporter la preuve numérique de leur négativité au coronavirus. Voilà peut-être à quoi ressemblera le monde post-covid dans les aéroports du monde entier avec un « pass sanitaire » comme celui développé par la société MedAire (l’Akopass), spécialiste en solutions de santé et de sécurité pour les compagnies aériennes. Un QR code – en lieu et place du test papier – déjà expérimenté en mars dernier par Air France sur les lignes au départ de la Guadeloupe et de la Martinique. Un concept qui tout de suite séduit le gouvernement après une année traumatisante pour tout le secteur de l’aéronautique cloué au sol. Mais dans cette pandémie, c’est toute l’industrie touristique qui a été touchée de plein fouet avec des professionnels du tourisme qui expérimentent de nouvelles solutions pour se relancer.

 

Penser le futur différemment

En commençant par regagner la confiance des touristes. On assiste à l’émergence de nouveaux certificats pour mesurer la qualité d’hygiène des prestations touristiques. Accueil, répartition des flux, désinfection des chambres, présence de gel hydro alcoolique, masques obligatoires, proscription des repas en groupe : la ville de Singapour vient de lancer un label baptisé SG Clean qui devraient convertir les acteurs du tourisme à de nouvelles pratiques. De son côté la plateforme de logements communautaire Airbnb a dévoilé un nouveau protocole de nettoyage et de désinfection où les hôtes devront attendre 24 heures avant de proposer une réservation entre deux clients. Sécurité, facilité, qualité mais aussi la quête de relations humaines chaleureuses et locales pourrait devenir des valeurs refuge pour les voyageurs de demain. Selon le sociologue, ethnologue Jean-Didier Urbain dans la revue, Espaces Tourisme et Loisirs « le désir de voyage est porté par de puissants imaginaires qui ne devraient pas s’écrouler du fait de la crise du Covid-19. Il est probable en revanche que le tourisme voie son modèle se complexifier.

 

Le tourisme de demain sera-t-il vert ?

Aux côtés du tourisme de masse, du tourisme expérientiel et du tourisme alternatif, la pandémie a accéléré l’émergence du tourisme éco-responsable. Déjà en 2016 une étude « Future Travellers Tribe 2030 » faisait état d’une démultiplication du profil des voyageurs du futur : professionnel, aventurier, hédoniste, en quête de culture, ou encore d’expérience unique… tous différents mais « convertis au numérique » et  « militants sur les questions éthiques » avec 47% des personnes interrogées qui souhaitaient modifier leur manière de voyager en raison de leur sensibilité écologique, 36% qui déclaraient vouloir moins prendre l’avion et 70% qui plébiscitaient la culture régionale. Avec la crise sanitaire et économique, toutes les conditions sont réunies pour une prise de conscience écologique : « Le coronavirus consacrera-t-il le slow travel ? Le vélo connaîtra-t-il l’engouement annoncé, à la fois comme moyen de transport permettant la distanciation physique, mais aussi comme mode de vacances itinérantes redonnant tout son sens au trajet… le camping-car raflera-t-il la mise du combo transport/hébergement centré sur le régime prudentiel de la cellule familiale et amicale ? » s’interroge ainsi le sociologue, quant à l’évolution de la mobilité touristique. Les grands enjeux environnementaux actuels du tourisme de masse qui détruit les écosystèmes, associés à l’arrivée des nouvelles technologies modifieraient profondément notre rapport au voyage : se déplacer moins mais plus près, mieux et plus longtemps à l’inverse du séjour lointain standardisé. Une tendance au « slow tourisme » qui s’impose avec une offre de voyages plus écologiques, avec des transports plus doux, moins polluants, qui permettent de découvrir une région, une culture, et d’aller à la rencontre des habitants. Dans certaines villes qui souffrent du sur-tourisme, cela pourrait être également l’occasion d’inventer un nouveau modèle. C’est le cas de Venise, par exemple, qui réfléchit à un système de quota beaucoup plus strict. 

 

Le voyage plus proche et virtuel

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre… n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. » écrivait Pascal dans « Les Pensées » (1670) pour illustrer le paradoxe de la condition humaine à vouloir s’évader, au mépris même du bonheur et qui voit dans le divertissement un moyen de se détourner de nous-même. Et si le voyage ne rimait plus avec longue distance ? Avec le confinement, de nombreux musées ont investi pour se rendre accessibles en ligne. Cette démarche pourrait donc se développer à grande échelle avec la réalité virtuelle et augmentée.
Demain, nous pourrons faire un safari animalier dans notre salon, juste une balade dans les ruines du forum romain, en plein cœur de la capitale italienne. Comme le souligne le sociologue Michel Maffesoli* « De tout temps, le voyage a été un temps d’enrichissement réciproque, d’échange, pour les artistes, les artisans, les philosophes, les étudiants… c’est peut-être cela qui est en train de renaître ! L’épisode de l’épidémie de Covid-19 nous fait prendre conscience que nous sommes à un tournant, que le modèle progressiste est saturé et que de nouvelles valeurs émergent. ». Mais alors comment devenir équitable tout en restant économiquement accessible ? Pour exemple, l’avenir de nombreuses compagnies aériennes, voire de constructeurs, qui devient de plus en plus incertain, mais aussi des pans entiers du secteur comme l’hôtellerie, la restauration ou le loisir déjà très impactés par le confinement et tributaires d’un tourisme international.
Pour Rodolphe Christin, auteur du « Manuel de l’antitourisme », voyager était déjà une pratique de privilégiés mais elle pourrait devenir encore plus élitiste et « mettre à l’écart une partie de la classe moyenne des pays développés, pourtant habituée depuis des décennies à la mobilité sans entraves». Un avis que ne partage pas Jean-Baptiste Tréboul directeur de la publication professionnelle Revue Espace : « Prôner la rareté, la réduction des voyages, la frugalité pour les autres lorsque l’on a soi-même déjà fait le tour du monde, dans sa jeunesse, durant ses vacances ou à l’occasion de déplacements, professionnels, peut s’apparenter à du mépris de classe. » Avant d’ajouter « Le tourisme du futur connaîtra des évolutions régulières, comme il en a toujours eu. Les changements vont dans le bon sens. Les familles veulent davantage de découverte, d’authenticité, de rencontres avec les habitants. Ce n’est pas nouveau. Mais les vacanciers voudront toujours du soleil, des plages, du dépaysement, voire de l’exotisme, à des prix abordables. On ne change pas les fondamentaux d’un marché en quelques mois. ». Il n’est d’ailleurs pas sans rappeler que l’industrie du tourisme engendre des besoins de main d’œuvre importants, faisant vivre des petites et micro-entreprises. Elle peut représenter jusqu’à 25 % du PIB dans certains pays en développement, soit un quart de sa richesse produite. De nombreuses organisations internationales comme la Banque mondiale en ont fait un instrument de lutte contre la pauvreté.
En France, pays riche par sa diversité culturelle et de loisirs, les vacances représentent un enjeu social où l’on apprend des choses, où l’on se sociabilise, et où l’on peut transmettre de bonnes valeurs. Avec l’augmentation du temps libre, Guillaume Linton (PDG du tour-opérateur Asia) s’intéresse à ce qu’il appelle la « réinterprétation du rôle des agences de voyages » comme interlocuteurs privilégiés d’un client dans sa gestion globale de son temps de loisirs à l’année :planifier par exemple les 5 ou 6 week-ends en famille qui permettent de faire un break pas loin de la maison, tout comme les vacances au ski ou le voyage long-courrier. Dans ce défi, le tourisme de demain peut se réinventer et inventer un style de vie, à soi.

article : ‘’le tourisme moderne est mort’’ dans la Revue Espaces 

 

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