La start-up In Memori, créée par Clémentine Piazza, accompagne ses utilisateurs lors de la perte d’un être cher. Lancée en juillet 2016, la plate-forme facilite le partage des informations relatives aux obsèques et met à disposition un espace souvenirs, en hommage au défunt et en soutien aux proches.

En 1975, l’historien Philippe Ariès publiait ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Âge à nos jours (Seuil), un ouvrage de référence qui questionne notre rapport collectif à la mort. Il y indique comment l’Occident est passé d’une mort qu’il appelle « apprivoisée », au Moyen Âge, à une mort « interdite » dans nos sociétés contemporaines. L’Occident refoule la mort, l’aseptise. « C’est un sujet tabou dans la société qu’il faut donc aborder avec bienveillance, douceur et justesse », souligne Clémentine Piazza qui fait le pari d’introduire du numérique dans un événement encore marqué par les traditions, la tristesse et le secret.

En juillet 2016, la jeune femme lance In Memori, une plate-forme numérique qui remplit deux fonctions : fournir les informations relatives aux obsèques et proposer une page en hommage au défunt. « Au moment de la perte d’un proche, il faut contacter toutes les personnes concernées », indique Clémentine Piazza. « Or, aujourd’hui, la famille et les amis n’habitent plus au même endroit. » En ouvrant une page sur In Memori, les proches du défunt peuvent partager l’annonce du décès et le lieu, la date et l’horaire des funérailles par courrier électronique. Chacun pouvant ensuite se charger de diffuser le lien vers d’autres personnes concernées.

D’Unibail Rodamco à la start-up

Assise devant un thé, dans un café chaleureux du cœur de Paris, Clémentine Piazza refait le fil de son histoire. Sortie de HEC en 2008, elle travaille quatre ans comme senior asset management, puis comme directrice marketing du groupe Unibail Rodamco. Nommée à 27 ans à ce poste, elle gère 250 personnes, dans tous les pays du groupe. Pourtant, la jeune femme, décide de quitter la société. « J’avais une grande envie d’entreprendre ainsi qu’un besoin d’alignement entre ce que j’étais et mon travail. J’avais besoin de sens », se souvient la jeune femme qui respire un mélange de douceur et de force. Pendant six mois, et alors qu’elle travaille toujours chez Unibail Rodamco, elle va à la rencontre des familles en deuil. « J’ai passé beaucoup de temps sur le terrain pour comprendre les besoins des familles en deuil et confirmer la pertinence du service », ajoute Clémentine Piazza qui tient à construire In Memori avec ses utilisateurs.

Au-delà de la nécessité de joindre famille, amis, anciens collègues, l’entrepreneure fait un deuxième constat : « Les personnes un peu plus éloignées ressentent le besoin d’entourer les proches du défunt et de s’exprimer. Mais souvent, ils ne savent pas comment faire ou n’osent pas déranger. » Le site In Memori permet ainsi aux proches d’ouvrir une page où partager les informations sur les obsèques (date, lieu, heure, si le défunt souhaitait ou non des fleurs, des plaques commémoratives…). Fonctionnant comme un Doodle, la page n’est pas accessible sur les moteurs de recherche, un détail qui a son importance car il permet de préserver l’intimité. « Dans les semaines qui suivent la perte d’un être cher, toute la famille et les plus proches reçoivent des sms, des emails, des appels, des lettres », a constaté Clémentine Piazza. « Tout est dispersé et il est très compliqué pour la famille de rassembler tous les hommages. »

Sanctuaire

« Malgré le numérique, nous avons pu créer un sanctuaire », se réjouit Clémentine Piazza. Sur une page, qu’une famille lui a autorisé à montrer, les proches du défunt ont partagé des mots très intimes, des souvenirs amusants, des photos… Toute une vie résumée en quelques bribes d’existences partagées. Il est également possible d’organiser une collecte pour financer les obsèques ou soutenir une association luttant contre la maladie dont était atteinte la personne ou une association en accord avec les valeurs du défunt.

Sans se substituer au travail de deuil, In Memori propose un service gratuit aux familles qui en ressentent le besoin. Une gratuité qui pose la question du modèle économique de la start-up. Clémentine Piazza a personnellement investit dans l’aventure de cette jeune pousse dont le site restera gratuit et sans publicité. Elle espère créer l’usage dans une logique de « plug and play » à l’américaine. Rien d’étonnant, In Memori est passé par l’accélérateur français installé à San Francisco, The Refiners, entre mars et août 2017. « Dans la Silicon Valley, toute l’attention est portée sur l’expérience utilisateur. En allant à San Francisco, j’ai acquis les compétences pour répondre encore mieux aux besoins des familles dans l’épreuve du deuil », remarque Clémentine Piazza. Une expérience qui semble porter ses fruits puisque In Memori s’installe dès cet automne entre Paris et New York.

Calme et sérénité

Dans les deux pays, Clémentine Piazza compte déployer la même approche qui consiste à faire le lien entre la famille et In Memori : établir des partenariats avec les assureurs (en France, c’est déjà le cas avec Allianz, Malakoff et Crédit Agricole) car ils sont directement en contact avec les proches pour le contrat obsèques ; des partenariats avec la presse (Le Figaro est déjà partenaire) pour qu’elle propose un service complémentaire à l’avis de décès ; et des partenariat avec les pompes funèbres (comme c’est déjà le cas dans plusieurs villes de France).

Clémentine Piazza s’appuie sur une petite équipe de dix personnes, chacune « animée par l’impact de notre mission ». Cette équipe rassemble des seniors en expérience, pas forcément en âge, en raison de la sensibilité requise pour accompagner les familles et du rapide déploiement international du service. Comme elle a quitté son « ancienne vie avec une grande sérénité », elle compte aborder cette nouvelle phase avec calme et confiance, persuadée de la réussite de son entreprise. « C’est un projet profond qui remet tout à sa place »