Women’S forum network, Com’Elles, SNCF au féminin, Women Corporate Directors, Programme Eve, Financi’elles, EllesVMH…   autant de clubs de femmes influentes. Mais à quoi a-t-on affaire au juste ? Les femmes ont-elles vraiment besoin d’être entre elles pour booster leur carrière et briser enfin leur plafond de verre ? Est-ce l’invention salutaire d’une nouvelle sociabilité féministe ? Ou simplement une nécessité pour corriger un peu – juste un peu – l’inégalité homme/femme ? L’entourage professionnel direct n’est-il pas le meilleur des réseaux ?  En quoi un club de femmes serait-il plus efficace qu’un club mixte ?

Connaissez-vous Suzanne Noël ? Nous aurons peut-être des réponses à toutes ces questions en nous penchant sur son cas. En 2018, on a honoré partout celle qui est à la fois une chirurgienne hors pair, capable de  réparer les gueules cassées de la première guerre mondiale, et la fondatrice d’un club féminin interprofessionnel, apolitique et aconfessionnel défendant le droit des femmes à exercer toute profession – Soroptimist. Comment ne pas approuver une entreprise de ce genre ? Créer ce club fut pour elle le moyen de prolonger son combat personnel et de faire évoluer les mentalités. Que trouver à redire ? Franchement rien – mais c’était hier… On était dans les années 50… Faut-il aujourd’hui encore être entre femmes pour défendre la cause des femmes ?


Certes, que ce soit dans un groupe mixte ou féminin, on ne peut, à l’instar de Suzanne Noël, qu’inciter les femmes à propager leurs actions au-delà de leur entourage professionnel. On ne peut que les pousser à sortir de leurs tâches quotidiennes, à se rendre visible, à faire porter leur voix, à démultiplier leur influence, à avoir confiance en la rencontre, à ouvrir leur horizon relationnel et à faire vivre d’autres facettes d’elle-même grâce à un club, une association ou un réseau. Les recherches en psychologie ont confirmé l’effet bénéfique et protecteur du groupe, pour les femmes, les hommes, comme d’ailleurs pour les enfants : favoriser l’appartenance à différents groupes – que ce soit du rugby, du dessin, du codage informatique, de la poterie, du violon ou une association caritative… – leur permet de montrer au monde une autre facette d’eux-mêmes, de les libérer du regard parfois catégorique de leur professeur et de préserver leur estime de soi. Peu importe en fait la nature de ces regroupements, appartenir à un collectif auquel on tient favorise le développement des potentialités, l’évolution professionnelle et protège de la solitude et de la dépression.

Mettons donc définitivement au placard les excuses des années 2000 : on est exclue des old boy’s networks influents historiquement, on manque de temps lié aux responsabilités familiales, on manque de crédibilité, d’information, le coût financier est trop important et la distance géographique trop grande (Blisson et Rana, 2001 ; Hamouda et al., 2003). Et développons grâce à un réseau, une association ou un club, des dimensions de soi qui ont été probablement enterrées par le rouleau compresseur du quotidien.

Reste à savoir s’il n’y a pas un danger à ne se retrouver qu’entre femmes, à mettre le critère du genre en avant, éclipsant d’autres qualités, d’autres envies, d’autres potentialités ?   Un danger proviendrait de la sous-représentation des femmes encore aujourd’hui à des postes de direction et de la surreprésentation parmi les emplois salariés. C’est logique, dur et implacable : les réseaux investis par les femmes entrepreneures, du fait de leur statut, impliquent moins d’innovations et moins de contacts externes notamment avec les financeurs et preneurs de décisions, limitant l’accès au financement (Aldrich, 1989 ; Manolova et al., 2006 ; Moore, 1990 ; Ruef et al., 2003) et entraînant des difficultés accrues pour la création, la survie et le développement de leurs entreprises (Manolova et al., 2006, 2007 ; Weiler et Bernasek, 2001).  Au regard de ce constat, on a peut-être intérêt à parier sur la mixité plus que sur la sororité, aussi belle soit-elle, pour briser le plafond de verre.

Au-delà de l’intérêt pour les femmes, du souci d’efficacité, a-t-on vraiment envie de continuer à faire vivre un monde dont le critère est le genre ? Il faut savoir que selon la Théorie de l’Identité Sociale de Tajfel(1973), on favorise toujours son groupe quelle que soit la raison de l’existence de ce groupe, la qualité de ses membres et de leurs interactions. Le simple fait d’appartenir à un groupe va inciter à favoriser l’endogroupe et défavoriser l’exogroupe. La raison n’est pas un esprit de compétition ou l’envie de discrimination mais la nécessité d’une identité sociale positive. A–t-on donc envie de définir un endogroupe et un exogroupe sur le seul critère de genre ? Et d’ailleurs n’est ce pas singer les comportements caricaturaux des hommes des old boys networks ? A-t-on vraiment envie de répéter cette erreur ? Rêvons-nous vraiment de Rotarys au féminin ? Ne peut-on pas pour une fois apprendre des erreurs des autres afin de contribuer à une évolution en profondeur des mentalités ?

Si les groupes de femme comme Soroptimist ont été une étape nécessaire pour faire avancer le combat politique, si les minorités actives, revendicatives, ont fait un travail remarquable, n’est ce pas le moment de mettre fin aux clubs, associations ou réseaux genrés, à cet entre-soi sans fondement ?

N’est ce pas le moment, en 2019, de lancer de nombreuses invitations et de convier dans les réseaux de femmes les hommes qui seraient heureux de contribuer à cette évolution des mentalités et de célébrer joyeusement ce mouvement de la vie ?