OPINION//Jeter son mégot dans la rue n’est pas un geste anodin, et pour cause : la pollution des filtres de cigarette pèse lourdement sur notre environnement. Au-delà de la pollution visuelle l’empreinte écologique des mégots est considérable. Mais les vrais coupables ne sont pas les fumeurs, mais bien les cigarettiers qui ont ajouté des filtres aux bienfaits sanitaires contestés afin de démarcher de nouveaux fumeurs potentiels.

 

Un polluant notoire

Le pouvoir de nuisance des cigarettes est considérable. En plus de la pollution de l’air et des risques sanitaires avérés pour le fumeur et son entourage, fumer a un impact environnemental colossal. Souvent considérée comme la partie immergée de l’iceberg, les mégots de cigarettes sont responsables d’une large partie l’impact environnemental des cigarettes : un seul mégot peut polluer jusqu’à 500 litres d’eau, ce qui en fait la première source de pollution des courts d’eau et des océans. Aussi, selon une estimation de l’Imperial College of London, une personne qui fume un paquet de cigarettes par jour pendant 50 ans aura indirectement contaminé 1,4 millions de litres d’eau.
En cause, les filtres laissés par les fumeurs. 90% des près de 6 000 milliards de cigarettes fumées chaque année sont dotées d’un filtre. On estime aujourd’hui que 66 % d’entre eux finissent dans la nature. Il faut savoir que les filtres se dégradent entre 1 et 2 ans, mais l’une des matières plastiques qui les compose, l’acétate de cellulose, met environs 12 années à disparaitre. A cela il faut ajouter la multitude de substances qu’ils renferment – près de 6 000 – dont nombreuses sont toxiques voire cancérigènes (acide cyanhydrique, naphtalène, nicotine, ammoniac, cadmium, arsenic, mercure, plomb…). Ces substances contribuent à l’acidification des sols alors que la culture de cigarette contribue sensiblement à la déforestation et aux émissions de CO2. 

 

Le coût de la pollution des mégots

Cette pollution a aussi un coût important. Il faut en effet déployer des moyens considérables pour collecter et traiter les milliards de mégots produits tous les ans, ou à défaut pour tenter de les extraire des écosystèmes où ils causent des dégâts considérables. Un coût qui pendant près de 30 ans a été à la charge de l’Etat. Il existait en effet un principe de responsabilité conjointe : celle du contribuable et celle du producteur. Autrement dit, les non-fumeurs ont aussi financé la collecte et le nettoiement de la pollution due aux mégots, et ce jusqu’en Février 2020 et la supposée entrée en vigueur du principe du pollueur/payeur. Prévue par la loi au 1er janvier 2021, la responsabilité élargie des producteurs n’a toujours pas été mise en place.
Il faut également noter que ce dispositif couvre les mégots laissés dans l’espace publique, mais qu’il ne prend toutefois pas en charge la gestion des mégots collectés avec les ordures ménagères résiduelles, comme l’auraient souhaité les représentants des collectivités territoriales. A ce jour les cigarettiers, premiers responsables de la pollution de l’environnement par les mégots, ne participent donc qu’à l’effort de dépollution, mais pas à la prévention (collecte, traitement…). Un positionnement d’autant plus cynique quand on sait que, du faut de leur petite taille et de leur exposition à des substances dangereuses, les filtres sont particulièrement difficilement recyclables.

 

Filtres : argument sanitaire ou marketing ?

Apparu dans les Années 50, le filtre à cigarette a été présenté comme un moyen de réduire les risques sanitaires liées à la cigarette. Avec un demi-siècle de recul et de preuves empiriques, ces effets bénéfiques pour la santé sont pourtant loin de faire l’unanimité : Selon Thomas Novotny, professeur de santé publique à l’Université de San Diego, « il est presque certain que les filtres ne présentent aucun avantage pour la santé, qu’ils ne sont qu’un outil marketing [des fabricants de cigarettes] permettant de fumer plus facilement. » Nombreux sont ceux qui expliquent en effet que le seul véritable rôle du filtre, au-delà d’un marketing sanitaire tapageur, était d’adoucir le gout de la cigarette afin de faire fumer un public plus jeune, mais aussi les femmes.
Ces dernières, historiquement peu friandes de cigarettes, sont aujourd’hui le cœur de cible des cigarettiers.« Les fabricants ayant pleinement conscience de certaines normes (pression de la minceur, de l’apparence) et de facteurs psychosociaux propres à leur genre (pression sociale à l’adolescence, stress), tout en détournant la notion d’émancipation et de liberté des femmes, ont développé des arguments marketing normalisant positivement le tabac dans notre société », souligne justement l’ACT-Alliance contre le tabac. 
Cette politique a porté ses tristes fruits. Aujourd’hui, le tabac tue ainsi 20 000 femmes par an : c’est deux fois plus qu’il y a 20 ans. Par ailleurs, 35% des décès par AVC chez les femmes de moins de 50 ans sont attribuables au tabac. La tendance est alarmante : chez les femmes, entre 2002 et 2015, le nombre de nouveaux cas annuels de cancer du poumon a augmenté de 72% et d’infarctus du myocarde de 50%. Et ce en dépit de filtres, censés protéger les fumeurs des risques liées à la cigarette. Un résultat pour le moins hypothétique, alors que la pollution des mégots est, elle, bien réelle.

 

Un écocide en puissance ?

Face à l’importance du problème, la réponse du gouvernement a été pour le moins tiède : l’article R.633-6 du code pénal sanctionne d’une amende de 68 euros le jet de mégot sur la voie publique, mais il fait l’impasse sur le fait que les responsables de cette pollution sont en réalité les cigarettiers. C’’st une nouvelle fois le consommateur qui paie. Un peu léger compte tenu de l’ampleur de leur empreinte sur l’environnement mais aussi les finances publiques. Les cigarettiers, eux s’en lavent les mains. Une situation qui méconnaît le principe pollueur payeur.
La directive 2008/99/CE du Parlement européen détermine les conditions du délit d’écocide : le rejet, l’émission ou l’introduction d’une quantité de substances dans l’atmosphère, le sol ou les eaux, causant ou susceptibles de causer la mort ou de graves lésions à des personnes, ou une dégradation substantielle de la qualité de l’air, de la qualité du sol, ou de la qualité de l’eau, ou bien de la faune ou de la flore. Appréhendé dans sa globalité, il apparaît clair que la diffusion massive des mégots de cigarettes abouti à un écocide : une contamination durable de l’environnement, de ses écosystèmes et autant de violations des droits fondamentaux des générations futures.

 

Tribune rédigée par Michèle Rivasi, Eurodéputée écologiste

 

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