Journaliste de renom et auteur accompli, l’ancien directeur du Monde est depuis douze ans un patron de presse indépendante de premier plan. À la révolution numérique, il répond par le tout- papier, avec la création du 1, Zadig, America et le petit dernier, Légende : des « objets de presse » atypiques, portés par le temps long. Vanté pour sa créativité et son humanité par ses proches, il a laissé des sentiments plus mitigés au sein des équipes du quotidien du soir.

Eric Fottorino est un amoureux de vélo qui a vécu son adolescence dans les années 1970. Ce qui, pour tout fan de cyclisme français d’aujourd’hui, ne peut être qu’une source de jalousie. Son « héros » s’appelle Bernard Thévenet, coureur français virevoltant qui, à l’été 1975 – Fottorino allait avoir 15 ans – mit fin au règne du Belge Eddy Merckx sur le tour de France, en remportant une étape d’anthologie dans les Alpes, et en gardant le maillot jaune jusqu’aux Champs-Élysées. Alors, quand Éric Fottorino, âgé de 60 ans depuis le 26 août 2020, biberonné aux gloires tricolores et à l’offensive sans borne, dit qu’il est désormais « déçu par le vélo », ses grands tours où les Français demeurent des espoirs inachevés, et où le suspense est verrouillé par les oreillettes et les hiérarchies entre équipiers, on le croit sans mal.

Autres temps, autre exploit. Comme son idole, Éric Fottorino, qui s’est un temps rêvé cycliste professionnel, a aussi couru une Grande Boucle. À ceci près qu’il avait déjà 52 ans, c’était en 2013. Pour la centième édition de la plus prestigieuse des courses cyclistes, il convainc l’organisateur de l’aider à courir les 3 360 km du parcours aux côtés de 23 jeunes cyclistes amateurs. Le Tour fournit les motards qui ouvrent la route, les mécaniciens, et toute la logistique. Accor leur offre 25 chambres doubles à toutes les étapes. Quelques mécènes achètent des vélos Lapierre – des Rolls en somme – à tous les participants. Le joyeux peloton part la veille des professionnels. Sauf que Fottorino, journaliste reconnu, ancien directeur du Monde et auteur à succès (il a obtenu le prix Femina en 2007), a quelques sollicitations. Sur le parcours, il s’arrête quatre soirs dans des librairies. Deux jours avant le Ventoux, il est emmené juste après une étape, encore en sueur, en moto à une rencontre avec ses lecteurs. Il prend froid et arrive le surlendemain au pied de ces 21 kilomètres d’ascension à 7,5 % avec une bronchite – l’enfer même est plus respirable. Finalement, il ira au bout de ce « Tour de la fête », tout comme les jeunes qui l’accompagnent. Il leur dira : « Vous avez monté le Ventoux, le Tourmalet et le Semnoz. Vous pouvez tout faire maintenant dans votre vie. »

Il faut bien du panache pour boucler un tour de France la cinquantaine passée. Ou au hasard, lancer une entreprise de presse indépendante dans une décennie marquée par la sempiternelle « crisedémédias ».

Réussite de papier

Depuis 2014, Éric Fottorino a lancé quatre revues : un hebdomadaire, Le 1, et trois trimestriels, les « mooks » (contraction de « magazine » et « book ») America, Zadig et Légende. À la « révolution numérique », il répond par le tout-papier. Pour contrer l’instantanéité des quotidiens et chaînes d’info en continu, il opte pour le temps long. Aux annonceurs et actionnaires, il préfère un modèle économique sans publicité. « Si on parvient à ne tenir que par la vente au numéro et l’abonnement, c’est qu’on a rencontré son lectorat, relève-t-il. Dans la presse, cela veut dire qu’on a réussi. » Chacun de ces titres s’écoule entre 30 000 et 40 000 exemplaires par numéro. Pour un chiffre d’affaires total d’environ 5 millions d’euros.

« Il fallait capter une attente informulée »

Le 1 a servi de laboratoire à « Fotto » et son équipe. Le premier numéro sort en 2014. Le journal fait la taille d’une feuille A4 et se déplie dans un format gigantesque, où se rejoignent reportages de journalistes et papiers d’analyse de philosophes, scientifiques, auteurs, chercheurs… « L’idée était de proposer une offre plus resserrée, avec des partis pris éditoriaux très forts, plus assumés, explique-t-il. On accusait le numérique de tous les maux du papier. Il n’y avait pas de fatalité. Seulement un manque d’ambition. »

Cet hebdomadaire sans pareil repose sur cinq constats établis par Fottorino, qui ont tout d’un manifeste : « 1. Il y a trop à lire dans les journaux, et cela occasionne de la frustration de la part du lecteur, qui voit grossir la pile des numéros reçus mais non lus ; 2. Il faut sortir de l’entre-soi journalistique, les garder pour ce qu’ils savent faire de mieux, le terrain, et faire rentrer tous les savoirs, tous les vrais experts, sans les reléguer dans les pages “débats” ou “idées” à la fin du journal ; 3. Sortir de l’entre-soi franco-français en intégrant des intellectuels étrangers ; 4. Se défaire de la publicité, pour envoyer le signal que le titre est à 100 % une promesse édito ; 5. Ne pas créer un journal mais un “objet” de presse », beau, designé et original, du genre que l’on peut laisser trôner sur la table du salon comme un élément de déco parmi d’autres. « Il fallait capter une attente informulée », conclut-il.

Donner la parole aux écrivains

Cette logique, il la déploie dans d’autres revues qu’il créera par la suite. Comme America, trimestriel « né sur un coin de table » et lancé en janvier 2017 avec François Busnel, son ami depuis le début des années 2000. Le journaliste littéraire raconte, avec cette voix au timbre taillé par la cadence télévisuelle et l’emphase de l’amour des livres : « Je revenais du Japon, et je retrouve Éric autour d’un café. Trump venait d’être élu et tous les journalistes français semblaient ne pas comprendre comment c’était possible. » Busnel, baigné depuis des années dans la littérature américaine, avait vu venir la chose dans les romans de Philip Roth et autres Bret Easton Ellis.

« C’est un homme passionné, quelqu’un qui ne tient pas en place. Il faut toujours qu’il fasse du vélo et il y en a toujours un qui tourne dans sa tête. S’il s’arrêtait, il tomberait. »

Tout était là depuis des années. Qu’à cela ne tienne, l’ancien chroniqueur de L’Express propose de lancer un mook de 200 pages pour raconter l’Amérique de Trump par le prisme des écrivains. « Éric me rappelle deux heures après pour me dire que c’était bon, qu’on pouvait le lancer. »

Busnel l’atteste : Fottorino est du genre sprinteur. « C’est un grand enthousiaste qui ne connaît pas la prudence, confirme de son côté Natalie Thiriez, son épouse depuis près de vingt ans. C’est un peu fatiguant parfois car il faut savoir se caler sur son rythme. » Julien Bisson, rédacteur en chef du 1 depuis janvier 2017, ne dit pas l’inverse : « C’est un homme passionné, quelqu’un qui ne tient pas en place. Il faut toujours qu’il fasse du vélo et il y en a toujours un qui tourne dans sa tête. S’il s’arrêtait, il tomberait. »

Fottorino serait aussi un baroudeur, un créatif aventureux qui ouvre la route pour les échappées des gros médias. Loin du franc-tireur prêt à jouer seule la victoire d’étape, il serait plutôt le vieux briscard qui ne rechigne pas à prendre les relais. « Il aime avant tout lancer de nouvelles choses, atteste Natalie Thiriez, qui est aussi la directrice artistique du 1. Ce qui l’amuse, c’est être la locomotive. » Ses proches sont intarissables au sujet de sa « bienveillance », de son « esprit d’ouverture », de sa capacité d’écoute, de son « optimisme chevillé au corps », comme le souligne Julien Bisson. Fottorino a lancé en 2019 Zadig, un trimestriel « qui raconte la France d’aujourd’hui », pour lequel il a levé 300 000 euros en crowdfunding. En 2020, paraît ensuite Légende, un nouveau trimestriel qui « raconte l’époque au travers de ses grandes figures », dixit Fottorino, avec Zidane en une du premier numéro. Le dernier est consacré à la militante noire américaine, Angela Davis.

Une opportunité pour préparer la suite

Pour François Busnel, son ami est « un formidable homme de presse », capable de soulever des montagnes. Comme pour récupérer son dû. Alors que Presstalis, premier distributeur de presse du pays est au bord de la faillite, la petite entreprise qui édite Le 1 et consorts accuse une perte de 700 000 euros. Plus le prêt de 250 000 euros qu’elle a accordé à la messagerie de presse. « Je n’ai cessé de faire pression auprès du ministère de la Culture. J’ai même envoyé un courrier à l’Élysée, raconte Fottorino. Nous sommes sur le point [ces propos datent du 12 novembre, ndlr] de récupérer nos pertes. Si rien n’avait été fait, cela aurait signifié qu’on ne pourrait pas faire de journaux si on ne s’appelait pas Niel ou Bolloré. »

Fottorino est aussi celui qui a acté en 2009 la vente du groupe Le Monde, depuis des années en tension financière, au trio d’actionnaires Niel, Bergé, Pigasse. « Il s’est toujours bagarré pour l’indépendance du journal. C’est un mec tenace et courageux », précise Didier Pourquery, son ancien chef de service économie au Monde.

Beuve- Méry abonde en ce sens : « Il s’est libéré en quittant Le Monde. Il a pu exploiter son talent en dehors.

« Grand homme de presse », ce n’est pas vraiment l’image qu’il a laissée à tout Le Monde, dont il a été le président du directoire de 2008 à 2010. Alain Beuve-Méry, journaliste au quotidien du soir depuis 1993 et ancien président de la société des journalistes du Monde (SRM), concède « qu’il a été un très bon journaliste économique » – il est rentré au quotidien en 1986 pour traiter des matières premières –, et qu’on lui doit « la création des pages Planètes, qui ont permis de pouvoir traiter des sujets de grande envergure dont on ne pouvait pas parler dans les pages internationales » – Fottorino avait été chargé de concevoir la nouvelle formule du quotidien en 2005. L’éloge s’arrête là. « C’était un directeur exécrable, renchérit le petit-fils du fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry. Très individualiste. C’était surtout pour lui une formidable opportunité de préparer l’après. » Même son de cloche du côté d’Alain Minc, ancien membre du conseil de surveillance lorsque Fottorino était directeur de la rédaction, et grand adversaire de ce dernier :

« Je ne le voyais pas diriger une équipe. C’est un loup solitaire. Pas un chef de meute. » Les succès de Fottorino en tant qu’éditeur indépendant ne le font pas changer d’avis. « C’est une chose de mener dix personnes, affirme Alain Minc. C’en est une autre de diriger une rédaction de 500 journalistes. » Beuve- Méry abonde en ce sens : « Il s’est libéré en quittant Le Monde. Il a pu exploiter son talent en dehors. Comme Edwy Plenel avec Mediapart. »

Trouble période

Dans l’ombre du succès de Fottorino, il y a la descente aux enfers du journaliste Jean-Michel Dumay. Alors que Fottorino brigue en janvier 2008 la présidence du directoire, les actionnaires n’en veulent pas. Le Monde traverse alors la plus grave crise de gouvernance de son histoire. Dumay, président de la SRM, croit dur comme fer en Fottorino, et le soutient vaille que vaille. « Dumay était un pur, un juste. Si Fotto prend la tête du groupe, c’est grâce à lui », assène Beuve-Méry. Mais Dumay, chroniqueur judiciaire vanté pour sa droiture et critiqué pour son jusqu’au-boutisme – c’est en partie à cause de lui que Jean-Marie Colombani, président du directoire de 1994 à 2007, n’est pas réélu –, effraie les actionnaires extérieurs. En sous-sol, Fottorino négocie un protocole avec Minc : les actionnaires de l’époque acceptent de l’élire président, si Dumay quitte la tête de la SRM. Le 25 janvier 2008, lors d’un conseil de surveillance de plus de six heures, Dumay est poussé à la démission. S’ensuivra une mise au rebut pour lui qui a, comme bien d’autres, dénoncé (et dénoncent encore à Forbes) la trahison de Fottorino. Dumay est « blacklisté », mis au placard en janvier 2009, perdant son poste de chroniqueur.

Forbes a enquêté sur ces faits, recoupant nombreux documents et témoignages. Éric Fottorino a éludé, qualifiant Dumay « d’affabulateur ». Il nous renvoie à son livre, Mon tour du Monde (Gallimard, 2012), les mémoires de ses 25 années au quotidien. « Que ce livre reste le seul témoignage de la crise de l’époque est pour moi une terrible angoisse » réplique Alain Beuve-Méry.

Pourtant, c’est bien dans ses livres qu’il y a le plus à apprendre du personnage, dont l’histoire familiale (un père adoptif suicidé, un père biologique renié par la famille de sa mère) fait de Fottorino l’incarnation d’un personnage de roman. « Il parle peu de lui, souligne François Busnel. Pour le comprendre, il faut lire ses livres, ce que j’ai fait. C’est pour ça qu’on est amis. Il sait que je sais. »

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