Les sismologues le savent mieux que quiconque. Après un tremblement de terre, le retour à la normale reste souvent incertain. Des répliques sévères succèdent parfois aux secousses initiales. Un avertissement utile pour comprendre ce qui nous attend pour cette sortie de crise.

Il n’y a plus guère d’économistes sérieux pour se risquer désormais à prédire une reprise rapide. Les perturbations seront bel et bien durables. Interrogé la semaine dernière, le Prix Nobel d’économie 2001, l’américain Joseph Stiglitz l’avouait lui-même sans faire de détail : « la reprise ne va pas suivre une courbe en « V » [chute sévère suivie d’un fort rebond], mais plutôt une courbe en « U » [chute, stagnation, rebond] » (in Le Figaro, vendredi 17 avril 2020).


Tous les grands indicateurs macro-économiques à l’échelle mondiale accréditent cette douloureuse prévision. En l’espace de quelques semaines, le covid-19 a déjà mis à terre les deux principaux moteurs de la croissance mondiale. Le Fonds monétaire international (FMI) s’attend ainsi à une récession historique de -5,9% dans une Amérique impuissante à contrer l’enregistrement sous ses yeux de la perte de 22 millions d’emplois en tout juste un mois. Et les nouvelles ne sont pas meilleures en provenance d’Asie où pour la première fois depuis plus de quarante ans, l’économie chinoise a vu son produit intérieur brut (PIB) dévisser de -6,8% au premier trimestre, comparé aux trois premiers mois de 2019.

Une véritable hécatombe à laquelle aucune zone économique ni aucun pays n’échapperont. Avec une récession qui pourrait être de l’ordre de -8% cette année, doublée d’un déficit public de 9% tandis qu’un salarié sur trois est au chômage partiel, la France broie aussi du noir.

Pourtant les mesures d’urgence activées un peu partout dans le monde, combinant arme lourde budgétaire et bazooka monétaire, sont d’une ampleur exceptionnelle. Plus de 2 300 milliards de dollars mobilisés pour la première économie mondiale pour tenter de limiter la casse. Un plan d’urgence également très lourd pour soutenir l’activité décidé par le président Xi Jinping en Chine, même si avec un équivalent de 3% du PIB, il reste à l’heure qu’il est inférieur aux efforts déployés pour lutter contre la crise de 2008.

Mais c’est surtout la mobilisation des autorités monétaires qui a impressionné. La seule Banque Centrale Européenne (BCE) a aboli elle-même les limites qu’elle s’était toujours fixées jusque-là dans son nouveau programme d’achats de titres de 750 milliards d’euros.

Des efforts inédits qui vont assurément amortir le choc, mais qui ne seront manifestement pas suffisants pour relancer la machine, brisée dans son élan par une double atteinte à ses capacités productives (usines fermées, chaînes de valeur interrompues…) et à la consommation, sous l’effet de des mises en chômage partiel et des pertes d’emplois de plus en plus massives qui s’annoncent.

Pour accélérer la reprise dans notre pays, il n’est donc évidemment pas d’autre voie possible que celle de l’élaboration d’un plan de relance ambitieux et méthodiquement construit à partir d’un diagnostic sans faille de la situation.

Les mesures d’urgence constituent une première couche de protection pour entreprises et salariés, avec l’espoir de limiter la casse en termes de production et d’emploi. Entre la mise en activité partielle, le report des charges sociales et le prêt garanti par l’Etat qui aurait -selon les propos du ministre de l’Economie Bruno Le Maire- été déjà octroyé à plus de 95% des entreprises qui l’ont demandé, les efforts du gouvernement sont considérables. Probablement autour de 110 milliards d’euros déjà engloutis dans le sauvetage économique. Un volontarisme qui se lit dans le budget rectificatif de l’Etat pour 2020, avec un déficit public revu à -183,5 milliards d’euros et une dette de 115% du PIB.

Chacun l’aura compris : il faudra aller plus loin et accompagner ce premier train de mesures de crise sans cesse renforcé (élargissement aux indépendants du fonds de solidarité aux petites entreprises par exemple) par un plan de relance efficace et bien ciblé.

Pour atteindre son but et garder le cap s’agissant des grandes ambitions réformatrices que s’est fixé notre pays, je recommande que ce plan respecte les principes et équilibres suivants :

Proposition n°1 : ménager une place sérieuse à une action sur la demande en plus du nécessaire appui à l’offre.

La spécificité de cette crise est qu’elle n’est pas la résultante d’un déséquilibre économique ou financier. Si elle paralyse l’activité productive, le choc qui en résulte pour les entreprises va obligatoirement se répercuter sur la demande. L’activité partielle et la montée du chômage jointes à un confinement durable dégradent la consommation. L’incertitude dans laquelle les ménages évoluent du fait de l’épidémie va aussi les amener à adopter des comportements plus prudents, et donc à épargner davantage encore.

Négliger la demande serait donc une erreur fondamentale. Pour éviter son effondrement, il faudra non seulement veiller à ne pas augmenter les prélèvements pesant sur les ménages. Mais on peut aussi imaginer, dans un double souci de redressement du pouvoir d’achat et d’aide aux secteurs d’activités les plus sinistrés, de réduire la TVA sur un panier assez large ayant pour socle les produits de première nécessité, allant de la grande distribution à l’automobile.

Proposition n°2 : supprimer les charges sociales de la période de confinement pour les entreprises, plutôt que de se contenter de les reporter

Le report des charges sociales a été l’une des mesures phare annoncée par le gouvernement dès les premiers jours de la crise. Comment, avec les pertes d’activité enregistrées depuis mars dernier, imaginer que les entreprises auraient pu faire face à leurs échéances de prélèvements ?

Dont acte. Mais est-il possible d’imaginer qu’avec la fin de la crise sanitaire, les TPE-PME seront de nouveau et comme par enchantement en mesure de régler leurs charges fiscales (impôt sur les sociétés) et sociales, alors que la reprise d’activité sera probablement très progressive ?

Pour ne pas créer d’effet boomerang du fait du report des prélèvements obligatoires en phase de rebond, il n’y a guère que deux grandes options à étudier pour le gouvernement : soit autoriser les entreprises à étaler dans le temps le paiement des cotisations sociales (par exemple sur 6 mois, voire davantage) soit annuler purement et simplement la créance. Bien que coûteuse pour les finances publiques, cette seconde option fournirait assurément le supplément d’oxygène utile aux entreprises de moins de 250 salariés déjà au bord de l’asphyxie.

Proposition n°3 : faire coïncider la reprise économique avec un effort sans précédent pour recouvrer notre souveraineté sur le plan économique et sanitaire

Le Président de la République l’a déclaré dans une de ses allocutions télévisées de crise : il faut « reprendre le contrôle ». Des pans entiers de notre activité économique sont sous la dépendance étrangère, avec les conséquences que l’on a vues s’agissant des équipements médicaux et de la production des laboratoires pharmaceutiques.

Même si la voie de la relocalisation industrielle est étroite et que sa restauration nécessitera des sacrifices (augmentation des coûts de production pour les consommateurs), les Français y semblent prêts ! 92% des sondés lors d’une enquête menée par Odoxa-Comfluence sont favorables à ce que des mesures soient prises en faveur de la relocalisation des entreprises industrielles.

Reste à déterminer le périmètre cible pour recouvrer cette autonomie. En fonction d’une analyse très précise de nos intérêts stratégiques, il faut se préparer à ce que cette démarche de reconquête de notre souveraineté ait un coût budgétaire, car elle amènera certainement l’Etat à intervenir pour entrer au capital de certaines entreprises…

Proposition n°4 : repenser l’investissement public en redonnant une vraie priorité à la modernisation des infrastructures les plus déterminantes pour préparer notre avenir

La crise montre l’insuffisante considération qui a été accordée depuis plusieurs décennies au système de santé, à la recherche, à l’éducation, mais aussi l’environnement et probablement à la sécurité et la justice. Pour avoir été plus exemplaire que nous dans la modernisation de ses équipements sanitaires (masques, tests, capacité de réanimation), l’Allemagne a encore fait la démonstration récente de l’efficacité de l’adage : « gouverner, c’est prévoir ».

Un plan de relance efficace, c’est un plan qui investira de nouveau dans les politiques publiques prioritaires (santé, éducation…) en repartant des besoins essentiels de nos concitoyens, et en prenant conscience de l’interdépendance entre ces différents segments de l’intervention publique. La pandémie a ainsi montré qu’il ne sera plus jamais possible à l’avenir de dissocier « santé » et « économie ». Sans la première, la seconde ne peut que s’écrouler…

Proposition n°5 : faire du Green Deal un axe clé du prochain plan de relance économique

Plus que jamais, ne pas sacrifier le climat sur l’autel de la relance s’impose comme un devoir impérieux à notre pays. L’appel lancé par les 150 membres de la convention citoyenne pour le climat il y a deux semaines doit rappeler à nos dirigeants publics qu’il n’est plus permis de négliger l’avenir du climat, de l’humain et de la biodiversité pour se concentrer sur la seule réponse à l’urgence sanitaire et économique.

L’avertissement est clair : si l’on devait reproduire les écueils de la crise de 2008 en procédant à une relance de nouveau dirigée vers le soutien à des investissements dans les énergies fossiles et aux industries néfastes à l’environnement, c’est notre engagement climatique qui en pâtirait lourdement.

La crise que nous traversons doit donc être l’occasion de remettre à plat nos habitudes, et plus particulièrement celles de « se nourrir, se déplacer, se loger, travailler, produire, consommer » et à adopter une action respectueuse d’un équilibre entre le climat et l’économie.

Dit autrement, il s’agit – comme l’écrit le député (LREM) du Val-de-Marne, Laurent Saint-Martin, de « rendre chaque euro investi « COP21-compatible ». Un principe, qui devra pousser gouvernement et parlement à examiner avec la plus grande attention chaque proposition du plan de relance à cet aune.

Proposition n°6 : mieux associer les salariés aux résultats qui seront obtenus dans le cadre de la relance

La loi « PACTE », au printemps 2019, avait envoyé un signal très fort – via la suppression du forfait social sur l’intéressement (dans les entreprises de moins de 250 salariés) et la participation (pour celles comptant moins de 50 salariés) – de promotion de l’épargne salariale dans les entreprises. Avec un nouveau modèle d’entreprise à la clé : une entreprise plus responsable et plus collaborative.

Ces nouveaux dispositifs de partage de la valeur ont continué à prendre de l’ampleur au cours des derniers mois jusqu’à la crise.

Il est souhaitable de veiller à ce que cette dynamique ne s’écroule pas. Les salariés étant d’ores et déjà très sollicités pour participer à l’effort de reconstruction, il est normal qu’ils puissent bénéficier d’un retour de leur entreprise sur leur contribution au redressement.

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas autoriser exceptionnellement – également dans un souci de maintien du pouvoir d’achat- le déblocage de l’épargne salariale stockée dans les plans d’épargne entreprise (PEE) au cours des douze prochains mois ? Sans conditions pour les salariés touchant jusqu’à 1,5 SMIC ou qui ont été placés en chômage partiel. Et sous condition d’achat, avec un fléchage prioritaire vers certains biens dont les ventes ont été particulièrement touchées par la crise : véhicules (hybrides ou électriques), gros appareils ménagers, travaux dans la maison, etc.

Le financement du plan de relance sera assurément un casse-tête pour le gouvernement d’Edouard Philippe. Le 18 mars dernier, un premier budget rectificatif préparé par le ministère de l’Economie et des Finances prévoyait déjà 22,5 milliards d’euros supplémentaires d’emprunts en 2020. Un montant qui pourrait encore augmenter compte tenu des dernières annonces et du plan de relance à venir, qui va nécessiter au moins un texte supplémentaire, avant de glisser vers le projet de loi de finances pour 2021.

Pour la première fois de notre histoire au moins depuis plus de trente ans, ce n’est pas la contrainte de finances publiques qui devra guider en priorité nos choix. C’est le souci impérieux de se relever. De se relever vite. Mais aussi de tirer parti de cette contrainte sans précédent que représente le coronavirus pour la transformer en une opportunité aussi forte : celle de construire un nouveau modèle d’intervention publique économique, plus juste, plus solidaire, plus durable.