Quel scénario pour la sortie de crise ? On ne croît pas au V, on fait tout pour éviter le L, on espère le U, mais nous sommes dans l’ère du web, alors pourquoi pas www ? Par Pierre Gruson, Professeur de Finance à Kedge BS Bordeaux.

Les mesures de politiques monétaire et budgétaire engagées dans les principaux pays depuis la grande crise financière ont permis de « supporter » les désordres fondamentaux de l’économie mondiale. Déséquilibre des échanges commerciaux et financiers internationaux, dettes publiques abyssales en temps de paix, faiblesse endémique de la rentabilité opérationnelle de près de 10 % des entreprises de l’OCDE. Il semble que nous ayons essoré toute la marge de manœuvre disponible, sans pouvoir se rassurer sur la capacité de l’économie mondiale à encaisser un nouveau choc.


Quelques chiffres donnent le vertige. Morceaux choisis. D. Trump vient de faire valider par le congrès un plan de soutien à l’économie américaine de près de 2000 milliards de dollars (l’équivalent du PIB de la France), A $20 le baril, les producteurs de pétrole travaillent à perte, y compris au Moyen-Orient. En Europe, plusieurs Etats, fortement endettés, peuvent néanmoins emprunter à des taux négatifs même à très long terme. L’économie nous enseigne que plus on s’écarte des valeurs naturelles d’équilibre, plus ces écarts perdurent, et plus les forces de rappel peuvent être violentes.

Dans ce contexte inédit, au plus fort de la crise sanitaire mondiale, il n’est pas moins important de préparer la sortie économique. Cet autre terrain de lutte doit porter sur les moyens de contenir la faillite des entreprises, un chômage massif, les mouvements de population qui l’accompagneront, et les risques de famine. La peur n’évite pas le danger. Il est de notre responsabilité collective de ne pas se laisser surprendre comme ces derniers mois.

Essayons de construire quelques projections, tout d’abord sur les volumes, puis sur les prix :

Du côté de la consommation. Il n’est pas vraisemblable d’envisager un redécollage immédiat, dans l’euphorie, comme après la fin d’un conflit militaire. Tout danger ne sera pas écarté instantanément, la vie sociale reprendra très lentement. Nous n’irons pas au restaurant 4 fois par jour … Les achats de biens durables ont été suspendus, retardés. Le rattrapage aura lieu, mais partiellement. La maladie, les comportements de précaution l’augmentation du chômage auront un impact significatif. En Europe, on table actuellement sur un impact de – 1% sur le PIB 2020, peut être – 2%. Cela concerne 27 pays parmi les 40 les plus riches de la planète … Les relais dans les pays du BRIC sont peu évidents : pour la première fois, cette année, la Chine pourrait ne pas connaître de croissance. Sa particularité est la faiblesse de sa demande intérieure. Son modèle économique repose presque exclusivement sur l’exportation. Les ventes de voitures neuves y ont chuté de 80% en février.

Concernant les entreprises. Le secteur des services souffre plus que le secteur manufacturier. Ce dernier reprendra plus lentement. Dans beaucoup de cas, les pertes d’activité subies au premier trimestre 2020 ne seront pas comblées. Revoir l’échéancier de taxes et cotisations ne sera pas la solution pour toutes les entreprises. Irriguer l’économie avec des prêts garantis par l’Etat suppose que les banquiers soient motivés dans leur rôle de commerçants de l’argent, malgré le contexte des faibles taux.

De plus, il y a un risque clair de rupture pour certains approvisionnements. Des entreprises auront fait faillite, ce nouveau choc économique n’épargnera pas la forte proportion d’entre elles qui sont droguées aux taux zéro depuis 10 ans. D’autres disposent de trop de stocks, ou bien pas assez. Des ruptures de stocks de matières premières ou de produits intermédiaires peuvent bloquer la production et la commercialisation de biens et services. Une fois la crise sanitaire passée, il faudra bien se rendre compte qu’une partie de la main d’œuvre manque, aux différents niveaux de la hiérarchie.

Inflation ou déflation ? La question n’est pas moins importante. Les deux hypothèses doivent être étudiées. Si l’inflation l’emporte, ce sera plus favorable. Elle favorise la consommation et en accélère la décision. Mais elle peut s’accompagner d’une hausse des taux d’intérêt, préjudiciable aux entreprises « zombies » : celles dont l’excédent d’exploitation couvre à peine leurs charges d’intérêts actuels. De même, les Etats devront financer par l’emprunt les mesures importantes de soutien. La charge d’intérêt supplémentaire pourrait peser sur la soutenabilité de la dette publique. Si les prêteurs se font rares, les banques centrales feront tourner la planche à billet. Comme dans le passé, l’inflation pourrait représenter un moyen collectif de faire payer la crise à toute la communauté : les prêteurs subissent la baisse de valeur de leurs actifs, les ménages perdent en pouvoir d’achat. Serait-ce un moindre mal ? Mais la déflation reste possible. Cette éventualité est redoutée. Elle retarde la consommation, les ménages comprennent que leur pouvoir d’achat va augmenter avec le temps. Elle augmente aussi la valeur réelle de la dette, dont les dettes publiques. C’est le scénario le plus défavorable pour une reprise.

En réalité, la conjoncture que nous connaissons est tellement inédite que notre seule certitude est que la gamme des possibles est encore plus large que lors des précédentes crises. Réjouissons-nous que le réseau internet ait tenu, de voir émerger des initiatives privées innovantes, que des entreprises réorientent leurs efforts de production vers la gestion de la crise. Mais selon l’adage bien connu, « there’s no free lunch ». Nous sommes prévenus, à l’ère du web, « www », nous allons devoir supporter les conséquences heurtées de cette crise pendant quelque temps.

Pierre Gruson est Professeur de Finance à Kedge BS Bordeaux.