Les épisodes épidémiques précédents nous permettent-ils d’anticiper l’avenir ?  Par Thomas Flichy de La Neuville, directeur de la chaire de géopolitique de Rennes School of Business.

 


Ces épisodes sont très instructifs si l’on prend en compte la différence majeure qui existe entre les grandes épidémies passées, comme celle de la peste du milieu du XIVe siècle, ou bien celle du choléra au XIXe siècle et celle du Covid-19. Cette différence tient à la surmortalité, considérable par le passé et très faible aujourd’hui, malgré les effets d’amplification médiatique. Ce qui nous traumatise, c’est donc moins de constater les ravages de l’épidémie que de voir surgir le spectre d’un tabou, celui de la mort.

Les grandes épidémies passées tuaient, celle d’aujourd’hui tue pour l’essentiel un rêve toxique, celui d’envisager notre existence comme une consommation indéfinie de biens. Lorsque la Provence fut touchée par le choléra en 1832, les habitants se préparèrent à une bonne mort en rendant visite à leur confesseur et à leur notaire. Aujourd’hui, nous nous préparons à changer de modèle économique. C’est très différent. 

Quelles furent les conséquences économiques des grandes épidémies passées

 Ces épidémies générèrent un choc économique sans précédent : lors de la grande peste, le prix des loyers fut divisé par quatre à Paris. Les chantiers des cathédrales s’arrêtèrent pour plusieurs décennies. Toute l’économie artificielle – celle qui n’était pas essentielle à la survie – s’effondra. Les frelons qui tenaient cette économie parasitique se recyclèrent dans la spéculation autour de la protection imaginaire des personnes. A l’inverse, les activités liées à la survie – comme l’agriculture – retrouvèrent leur place matricielle. L’épidémie généra par conséquent une discrimination assez radicale entre l’utile et l’accessoire. Il faut noter en outre que les épidémies servent parfois de prétexte à des assainissements financiers. La peste toucha Marseille le 25 mai 1720 et se répandit dans l’ensemble de la Provence. Le financier John Law, qui mit en place un habile système de spéculation financière, en profita pour générer un krach, quelques semaines plus tard. L’épidémie fonctionna ainsi comme un écran derrière lequel un effondrement fut généré.

Dans quelles conditions s’opère la reprise ?

Au sein du secteur économique, l’épidémie opère un tri entre une majorité d’entreprises conservatrices, installées dans le confort d’une rente de situation et une minorité plus souple et imaginative d’entrepreneurs prête à se remettre en cause au moment même où la maladie sévit. Nous avons par conséquent d’un côté les inertes paralysés et de l’autre les élites économiques créatrices qui sont éminemment plastiques et adaptables. Les premières se disent que tout reviendra comme avant alors que les secondes opèrent un changement de paradigme au cœur de la crise en concentrant leur esprit sur l’anticipation stratégique. Ceci est visible à Venise, lors de la peste de 1576 au cours de laquelle l’aristocratie marchande fait le choix de libéraliser l’économie pendant le pic de la maladie au détriment des mesures de confinement. Les priorités géostratégiques l’emportent alors sur le principe de précaution.

Existe-t-il une hiérarchie dans la reprise des activités économiques ?

Oui, mais celle-ci est bien différente de celle qui existe avant la crise. En effet, avec l’irruption de la mort, les sociétés se réarticulent en fonction de quatre pulsions fondamentales. Les premières ont pour finalité la conservation de l’individu, il s’agit de la pulsion combative et de la pulsion alimentaire. Les secondes sont orientées à la conservation de l’espèce : il s’agit de la pulsion sexuelle et de la pulsion parentale. Ces pulsions sont strictement hiérarchisées. Il en résulte que les premières activités économiques à renaître sont celles qui se concentrent sur la sécurisation des individus à l’intérieur de leur territoire, et leur alimentation de survie. Quant aux activités de consommation fondées sur la sublimation publicitaire de la pulsion reproductive ou parentale, elles ne renaissent que plus tardivement. L’épidémie fonctionne par conséquent comme un fléau séparant avec violence le grain de l’ivraie. 

Qu’en conclure pour les perspectives économiques de 2020 ?

A l’évidence, le modèle d’enfermement dans la connexion permanente aux fins de consommation illimitée a été mis en échec. L’épidémie, si elle s’installe dans la durée peut nous ramener à la raison. Nous avons longtemps fait de l’écologisme le sous-produit de pacotille du consumérisme. C’était une grave erreur. La durabilité présuppose en effet le renoncement à un certain confort. Le COVID-19 va ramener l’entreprise vers sa finalité qui est l’homme. Soyons vigilant toutefois, derrière le voile occlusif du comptage des morts, la recomposition des élites est en œuvre et les rivalités s’exacerbent au somment. Nous entrons dans le temps des ajustements nécessaires.