Chute des actions, interruption des voyages et réunions, perturbation du quotidien et mise en quarantaine de millions de personnes… Cette pandémie, comme toutes les autres qui ont marqué l’Histoire, déclenchera une vague novatrice, proportionnelle à la façon dont elle modifie la forme de la société.

Les entreprises du monde entier ressentent les effets de ces changements de comportement et les économistes prédisent que le virus entraînera une perte économique de plusieurs centaines de milliards de dollars. Presque tous les grands fléaux ont affecté de la même manière l’humanité et les entreprises, et il n’y a aucune raison de croire que le coronavirus nous affectera différemment. La plus ancienne pandémie connue de l’histoire a été la peste d’Athènes en 429 avant J.-C. Elle a coûté la vie à près de 100 000 personnes et a changé la façon dont les gens envisageaient la vie et la maladie. Depuis cette période, des centaines d’épidémies ont eu lieu. Chacune d’entre elles a coûté à la société entre plusieurs milliers et plusieurs dizaines de millions de vies perdues.


Alors que chaque pandémie est unique, et que le monde a considérablement évolué ces 2 500 dernières années, elles partagent certains points communs dans la manière dont la société s’adapte, se comporte, pense et innove. Aussi extrêmes et cruelles que ces maladies ont été pour la société, chacune d’entre elles a modifié notre façon de vivre et de fonctionner, menant à des innovations qui facilitent les changements que nous avons apportés à notre vie.

Examinons quelques exemples.


La grande peste et la naissance de la société moderne

Très peu de catastrophes ont affecté la société de manière aussi significative et ont causé des dommages plus importants à l’humanité que la Grande Peste ou la Peste Noire entre 1331 et 3153 en Europe. Personne ne sait combien de personnes sont mortes, mais les estimations varient entre des dizaines de millions et des centaines de millions. On estime que la peste noire a tué 30 à 60 % de la population européenne. Elle est considérée comme la plus grande catastrophe de l’histoire.

Ce fléau a presque tout a changé. Avec des millions de personnes décédées, le travail humain est devenu une valeur ajoutée. Les personnes ont eu besoin de travailler, et elles ont eu besoin de travailler plus dur et plus longtemps, donnant naissance au style de travail actuel. Les salaires ont augmenté et les pauvres sont devenus plus riches, ce qui a permis d’égaliser la société. La terre était abondante puisqu’il y avait moins de personnes avec qui la partager, et à mesure que les revenus augmentaient, l’alphabétisation aussi, donnant lieu à de nouvelles idées et à la liberté de pensée. Grâce à l’éducation, la société hiérarchique dans laquelle vivaient les populations avant que la peste ne commence a laissé la place à une société davantage fondée sur la parité.

Avec un nombre croissant de personnes travaillant plus dur et pour un salaire plus élevé, les horloges et les sabliers ont vu le jour, pour garder la trace du temps de travail des personnes. La peste a également fait prendre conscience aux citoyens que le système médical sur lequel ils s’appuyaient auparavant, un système ancré dans la religion, ne fonctionnait pas pour les maintenir en vie. Cela a donné naissance à la médecine moderne, fondée sur la science et l’expérimentation. Et comme le travail devenait de plus en plus précieux, l’automatisation et les outils qui facilitent les tâches ont été inventés. Les premières lunettes ont été introduites pour aider les personnes à devenir plus productives, tout comme les hôpitaux, les armes à feu, les maisons modernes et une multitude d’autres innovations.

L’une des plus grandes catastrophes auxquelles la race humaine ait jamais été confrontée a donné naissance à un nouveau monde et à un nouvel ordre de pensée qui a façonné nos vies pendant des siècles et qui influence notre façon de vivre et de penser aujourd’hui.

L’épidémie de variole de Boston et la presse libre

En 1721, Boston a été frappé par la plus grande épidémie de variole. La moitié de la population de la ville a été touchée. Sur 11 000 personnes infectées, 850 personnes sont décédées. Le nombre de morts a été important mais l’épidémie n’a pas été aussi mortelle que beaucoup d’autres. Avec un si grand nombre de personnes infectées, une réponse extrême était nécessaire pour enrayer sa propagation, surtout parce que les personnes savaient que la variole était mortelle, ayant tué des millions de personnes dans le monde entier. La seule solution qui semblait avoir fonctionné était la variolation (quelque chose d’expérimenté en Asie). La variolation consiste à prélever le pus d’une lésion d’un patient infecté et à l’inoculer à une personne saine. Le processus provoque une légère infection, mais empêche ensuite le patient d’attraper la version complète de la variole.

L’idée même de prélever de la matière infectée d’une maladie mortelle et de l’insérer dans un être humain sain a provoqué la colère de la société. Alors que certains préconisaient l’inoculation des personnes en bonne santé, la majorité de la population a rejeté l’inoculation pour des raisons religieuses et morales. Même si les avantages étaient évidents (les personnes inoculées avaient un taux de mortalité de 2%, contre 14% pour les non inoculés), cette solution était considérée comme repoussante, et les deux parties en débattaient sans cesse.

Alors que le débat faisait rage, James Franklin (le frère de Benjamin Franklin) a décidé de partager ses opinions (qui étaient contre l’inoculation) dans un journal. Ce journal d’opinion est devenu un forum de débat et a rapidement commencé à inclure d’autres histoires sur la politique, les événements locaux, et même l’humour et la satire, ce qui a abouti à la création du premier journal indépendant aux États-Unis. L’épidémie de variole a déclenché le lancement du journal aux États-Unis, donnant naissance à un média qui, pendant des siècles, a façonné notre façon de penser.

Et bien sûr, la variolation a fini par s’imposer. Aussi repoussante qu’elle ait pu paraître au départ, cette pratique a sauvé d’innombrables vies dans les décennies qui ont suivi, jusqu’à ce qu’Edward Jenner introduise le premier vaccin contre la variole en 1797.

Le SRAS et la croissance du e-commerce

En Novembre 2002, le SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) est apparu pour la première fois en Chine et s’est rapidement répandu à Hong Kong et d’autres régions, mettant le monde en état d’alerte. L’arrêt des voyages en Asie a coûté des milliards à l’industrie mondiale du voyage. Le tourisme dans le monde entier s’est arrêté. Les entreprises et l’économie mondiale en ont souffert. Selon certaines estimations, le SRAS a coûté à l’économie mondiale environ 40 milliards de dollars. Ce chiffre n’est qu’un début car l’impact réel n’a pas été sur ce que les personnes ont fait une fois qu’elles ont pris conscience des risques, mais sur ce qu’elles n’ont pas fait. Elles ne sont pas allées au travail, elles ne sont pas allées aux centres commerciaux… Les enfants n’allaient pas à l’école donc les parents devaient rester à la maison et n’allaient pas non plus au restaurant. Globalement, un scénario sombre, tout comme celui auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.

Mais, comme pour beaucoup d’autres épidémies avant celle-ci, le nuage noir s’est levé et il y a eu une lueur d’espoir. La consommation sur Internet en Chine, qui était historiquement faible, a commencé à augmenter. Le e-commerce, qui était pratiquement inexistant, est entré en vigueur. Lorsque les habitants devaient rester chez eux, ils voulaient quand même rester connectés, faire des achats et obtenir des informations de chez eux.

Et alors qu’Internet allait se développer de toute façon, le SRAS a accéléré sa progression en Chine. Internet a fourni une plateforme de lancement à des entreprises comme Alibaba et JD.com pour tirer parti de l’évolution des habitudes de consommation et de la création de deux des entreprises les plus importantes et les plus influentes en Chine et dans le monde.

Aujourd’hui, l’économie de l’isolement

Les pandémies permettent de stimuler l’innovation et d’accélérer le changement en offrant un environnement propice au lancement et à l’expérimentation de nouvelles idées. Le coronavirus d’aujourd’hui modifie déjà les normes culturelles et commerciales en ébranlant l’essentiel de ce que nous avons considéré comme acquis pendant des décennies et des siècles. Le simple acte d’une poignée de main devient de plus en plus rare, même si nous nous lavons les mains une douzaine de fois par jour.

Le télétravail était déjà en hausse, mais il est désormais la nouvelle norme. Le travail à domicile entraînera une multitude de changements sur le lieu de travail, un impact sur le travail d’équipe, la productivité, la collaboration et la communication. Depuis l’épidémie du coronavirus, les actions de Zoom, l’outil de choix du télétravail, ont largement dépassé les marchés en valeur. C’est un premier signe d’un marché qui anticipe déjà les changements. Nous pouvons nous attendre à ce que ces transformations continuent d’avoir un impact sur notre façon de concevoir l’immobilier pour les bureaux et les interactions et collaborations commerciales, ce qui conduira à un ensemble d’innovations visant à faciliter ces tendances évolutives et à les rendre permanentes.

De plus, les personnes restent maintenant à un mètre de distance les unes des autres et les gens évitent de plus en plus les lieux publics. Avec la popularité de Netflix, de la livraison de nourriture, d’Amazon Prime, et du haut débit ultra rapide, il semble que nous ayons passé la dernière décennie à nous préparer pour ce moment. Mais les changements de nos modes de vie, qui étaient déjà en cours, seront exacerbés par cette maladie mortelle. Des entreprises comme Postmates et Instacart proposent déjà des options de livraison « sans contact ». Des offres similaires vont évoluer, et bientôt, une vague d’innovations, conçues pour notre nouveau mode de vie et de travail, va se produire. Les historiens pourraient bien considérer le coronavirus actuel comme l’étincelle d’un changement sociétal à long terme.

 

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