La crise du coronavirus a remis sur le devant de la scène la question de la localisation du processus de production. En effet, que cela concerne la production de masques, de respirateurs ou encore de médicaments, le fort accroissement de la demande de ces produits a conduit à s’interroger sur leur lieu de fabrication. La mondialisation a engendré une fragmentation croissante des chaînes de valeur mondiales permettant à chaque élément de la chaîne d’être fabriqué dans le pays où les avantages comparatifs sont les plus importants.

De fait, la localisation de la production s’appuie sur des facteurs purement économiques : le coût du travail, le progrès technique, la recherche, la qualité. Ce système de production permit d’accroître significativement l’offre de produits manufacturiers à des prix attractifs entraînant l’accès aux biens à un nombre croissant de consommateurs. L’émergence de la Chine sur les marchés internationaux a particulièrement bénéficié aux consommateurs de pays développés à travers la hausse de la concurrence et la baisse des coûts des produits. Face à la crise du coronavirus, le processus de la localisation de la production interroge. Afin de comprendre pourquoi notre téléphone portable est produit dans 55 pays, il est important de comprendre où est créée la valeur sur la chaîne de production.


La « tertiarisation de l’économie » devait protéger l’emploi

En raison du choc pétrolier des années 70 et du fort développement économique des pays émergents, la mondialisation a engendré un processus de délocalisation de la production, notamment dans les pays où le coût de la main-d’œuvre était particulièrement faible. De plus, la fabrication est assimilée au travail faiblement qualifié dans un contexte où l’objectif affiché est d’orienter l’économie vers la recherche l’innovation et de développement des compétences. Face à ce constat, la France a fait le choix d’engager une politique de désindustrialisation au profit des activités de , considérées comme non délocalisables et de montée en gamme. Ainsi, en France, la part de l’industrie est passée de 30 % en 1980 à environ 15 % de l’emploi du secteur marchand aujourd’hui.

De même, au niveau international, au début des années 90, Stan Shih, le fondateur d’Acer, s’interrogea sur le transfert en Asie des activités d’assemblage dans plusieurs secteurs manufacturiers, en raison de la faiblesse du coût du travail. Pour faire face à cette nouvelle concurrence, il popularisa l’idée d’abandonner les métiers d’assemblage et de fabrication, dégageant trop peu de valeur ajoutée. D’autres études portant sur des produits électroniques ont repris la thèse selon laquelle la valeur est surtout créée en amont et en aval de la chaîne de valeur comme sur l’iPod et le notebook PC ou encore sur le Nokia N956.

En France, les étapes de production génèrent la majorité de la valeur

La valeur créée par travailleur en amont (R&D) et en aval (marketing et distribution) des chaînes de valeur est plus élevée que dans les étapes intermédiaires de fabrication et de logistique. Ce constat illustre la thèse selon laquelle les activités situées en amont et en aval de la chaîne créent davantage de valeur.

Cette analyse économique concernant la localisation de la création de valeur sur les chaînes de production met en exergue les conséquences négatives du processus de désindustrialisation entamé dans les années 80. Si globalement les activités de fabrication créaient le plus de valeur, l’emploi dans le secteur manufacturier présentait d’autres avantages. Les centres de production sont souvent déconcentrés et peu sont localisés dans les grandes villes. Cette répartition géographique permettait de structurer et répartir l’emploi sur l’ensemble du territoire et de développer des pôles de compétences sectoriels tels que l’aéronautique dans la région de Toulouse par exemple. Les bastions industriels ont favorisé l’émergence de villes de taille intermédiaire créant des emplois dans le secteur des services. Ainsi, on estime qu’un emploi industriel génère trois emplois dans les services contribuant ainsi à la baisse du chômage et au dynamisme économique dans des régions parfois enclavées. Enfin, les conditions de travail dans l’industrie sont souvent plus stables que dans les secteurs des services : la majorité des salariés sont en contrat à durée indéterminée, bénéficient de formation professionnelle et sont généralement payés entre 25 et 30 % de plus[2].

Ces éléments ne signifient pas que la sauvegarde totale de l’industrie aurait évité les crises et le chômage de masse. L’idée est davantage d’évaluer les gains économiques de l’industrie et de privilégier le développement des filières à forte valeur ajoutée dans les secteurs d’avenir.

Définir des filières stratégiques au niveau européen afin d’accroître son indépendance économique

Dans un monde globalisé et pour faire face à la concurrence chinoise et américaine, la stratégie devrait être européenne. En effet, la France demeure la troisième puissance industrielle européenne derrière l’Allemagne et l’Italie et a adopté la monnaie unique rendant toute « compétitivité coût » difficile avec ses partenaires européens. Face à la crise du coronavirus et afin d’assurer son indépendance sanitaire, l’esquisse d’une véritable politique industrielle européenne pourrait permettre de décliner une liste de filières stratégiques où les pays européens assuraient l’entière maîtrise du processus de production. Il pourrait y avoir une filière « santé » permettant la production de matériels médicaux ou encore de médicaments. À la suite de la guerre commerciale en 2019 entre la Chine et les Etats-Unis, l’Europe avait lancé des initiatives notamment dans le secteur des batteries.

Dans le cadre de la transition écologique, la demande de batteries ne cessera de croître. Or l’Europe accuse d’ores et déjà un retard. Dès lors un partenariat entre la France et l’Allemagne prévoit de mobiliser 1,7 milliard d’euros d’ici à 2022 à travers un « projet d’importance commun » (IPCEI , Important Projects of Common European Interest). Ce marché stratégique représente un potentiel de 250 milliards d’euros selon l’Institut européen d’innovation et de technologie. Or actuellement, l’Europe représente seulement 3 % de la fabrication mondiale contre 85 % en Asie. Ce secteur est particulièrement important pour le secteur automobile. Selon les estimations de la Commission européenne, le nombre de véhicules électriques atteindrait 50 à 200 millions d’ici à 2028, et jusqu’à 900 millions en 2040. Or les batteries électriques représentent jusqu’à 40 % de la valeur d’une voiture. Cet exemple illustre le besoin d’une véritable politique industrielle européenne ambitieuse que ce soit dans le domaine de l’innovation ou de la santé afin d’assurer l’indépendance économique des citoyens européens et d’avoir les moyens de faire face en situation de crise.

Article rédigé par Anne-Sophie Alsif, membre de BSI Economics et Chef économiste au BIPE (Bureau d’informations et de prévisions économiques)

[1] Source: WIOD, OCDE.

[2] Source : DGE.

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