Beaucoup d’experts se questionnent sur la manière d’appréhender les contours du monde post-covid-19. D’un point de vue économique notamment, comment assurer un retour à des fondamentaux connus ? Comment retenir les leçons de cette crise ? Et pour les entreprises opportunistes ou agiles, comment en tirer des avantages concurrentiels ?

La nature et la pertinence des “réponses immunitaires” que les acteurs imaginent et développent pour surmonter les conséquences de la crise vont rapidement influencer leurs capacités à survivre, rebondir et se transformer durablement pour, in fine, gagner en performance.

Nos Universités et Grandes Écoles françaises ont bien préparé leurs étudiants à un monde qui déteste l’incertitude et la volatilité. À un problème donné, les étudiants ont reçu pendant des générations la quantité d’informations nécessaire pour résoudre les équations et afficher LA bonne réponse.

Le “monde d’après” bannit pour très longtemps cette vision où le certain l’emporte sur l’incertain, le prédictible sur l’imprévu, le sédentaire sur le nomade[1].  

Face aux obstacles, nous n’aurons plus jamais à disposition le juste nombre de paramètres. Nous en aurons souvent beaucoup plus, et parfois pas assez. Et surtout, les situations où une seule bonne réponse s’applique feront exception : l’ère post-covid se caractérise par l’incertitude et la volatilité. Planifier devient trompeur et dangereux. La prévision s’efface au profit de la prédiction.

Plutôt qu’essayer de planifier, nous devons appréhender l’avenir à partir d’hypothèses prospectives sur les années qui viennent. Doit-on s’attendre à une récession prolongée ou à un rebond rapide de l’économie mondiale ? Avec ou sans défiance sociale ? Une fois la crise pandémique de 2020 passée, le rebond économique va-t-il se produire et comment ? La distanciation sociale va-t-elle freiner le retour à la normale en matière de relations interpersonnelles ?

 

crise

 

Source : Heidrick & Struggles

 

Dans cette perspective, il est possible de définir quatre scénarios pour le travail post-covid, par exemple en 2023, dans un avenir où la pandémie aura été maîtrisée (ou non) et où ses impacts auront été intégrés par les entreprises. Ces scénarios doivent nous aider à penser des  futurs possibles, et d’en imaginer les implications, selon que la situation sanitaire se sera améliorée à l’échelle internationale, et que l’économie aura renoué avec la croissance.

Les enclaves digitales

Nous appellerons le premier de nos scenarios “les Enclaves Digitales”. L’économie globale a redémarré et surmonté les impacts de la crise. Malgré cela, un haut niveau de volatilité demeure, la pandémie n’est pas tout à fait maîtrisée, la couverture vaccinale n’est pas au point et la « confiance sociétale » a reculé. En conséquence, la distanciation sociale est durablement entrée dans les mœurs et structure les relations interpersonnelles comme professionnelles.

Dans ce scenario, le business « face à face » a diminué notablement. Les entreprises et leurs employés adoptent des nouveaux comportements pour s’adapter à une activité économique qui subsiste tandis que les risques sanitaires persistent. Dans ce cadre, elles investissent davantage dans la sécurité et le bien-être des équipes. Pour autant, les interactions sont de plus en plus virtuelles : les réunions physiques deviennent exceptionnelles, les effectifs se dispersent en petites cellules de plus en plus autonomes, le management de proximité digitale devient la norme. En somme, le télétravail s’impose définitivement.

Parallèlement à cela, beaucoup de personnes sont confrontées à la volatilité financière, au chômage et aux réductions de salaires. De fait, les employés cherchent à sécuriser leur emploi et la mobilité professionnelle se réduit à mesure que la précarité progresse.

Les Enclaves Digitales font émerger des pôles d’activités économiques multi-locales plutôt que des structures globales. La fracture numérique devient une vraie menace et les régions mal équipées, les salariés mal formés, deviennent de plus en plus fragiles et vulnérables.

Les entreprises se transformant en myriades de petites enclaves digitales interconnectées, l’agilité et le leadership liquides sont dès lors des impératifs pour le succès. Les compétences telles que l’adaptabilité, la disruption, la capacité d’influence, deviennent logiquement des différenciateurs pour les entreprises et leurs dirigeants.

La techno-humanité

Dans cette seconde projection, le virus n’est plus qu’un souvenir, la pandémie est sous contrôle grâce aux succès de la recherche et l’efficacité des soignants. L’économie mondiale a rebondi et effacé les stigmates de la crise au niveau mondial. Les interactions humaines ont repris leur cours habituel, ce qui a conduit à une croissance importante de la demande, par un effet de rattrapage.

Dans ce futur « tech-humain » demeure la mémoire du confinement. À ce titre, le virtuel a pris une place considérable dans les échanges et les entreprises ont tiré les enseignements du printemps 2020 pour renforcer leur efficacité, grâce au recours massif aux technologies digitales.

Les entreprises de la Tech (tant les Medtech que les autres) sont en surchauffe permanente pour accompagner les rebonds de la croissance mondiale. La confiance dans les institutions est restaurée, et le secteur privé alimente le dynamisme économique via des partenariats public-privé. Les experts en robotique et en intelligence artificielle prennent les commandes dans la plupart des secteurs.

L’économie se globalise encore plus, les inégalités régionales se réduisent. Les entreprises développent des plateformes très efficientes qui dématérialisent et désintermédient la plupart des transactions internes et externes. Les consolidations sont indispensables pour permettre le développement de l’innovation.

Dans ce contexte, les leaders capables de mobiliser, d’exécuter sans faille, de transformer sans craindre l’échec seront les mieux à même de réussir. Les entreprises doivent ainsi investir dans la formation de leurs salariés, tout en faisant progresser les salaires, pour mieux rémunérer et retenir ceux qui possèdent les bons portefeuilles de compétences.

La fracture croissante

Dans ce troisième scenario, le monde fait face à une récession qui se prolonge, une forte instabilité économique, une insécurité sanitaire qui fait suite à des vagues secondaires de pandémie, et une perte de confiance généralisée. En conséquence, de  nouveaux clivages émergent et se durcissent partout. On assiste à une montée des nationalismes et des politiques protectionnistes, avec des répercussions considérables sur le plan économique et politique.

Les faillites de nombreuses entreprises conduisent à des rachats et des mouvements capitalistiques violents. Les consommateurs perdent confiance dans leur économie et réduisent leurs dépenses. La récession s’installe durablement.

L’impact sur l’emploi est aussi violent que durable  avec des fractures digitales qui s’agrandissent. Un chômage de masse s’installe dans tous les secteurs et un sentiment de défiance générale contre les dirigeants et les gouvernements suscite un climat d’instabilité politique et sociale. Le scénario de la fracture croissante provoque la montée des communautarismes et des comportements individualistes. Les entreprises se fragmentent pour se concentrer sur des marchés locaux où elles peuvent maintenir un niveau minimal d’activités sur des pans purement virtuels.

La recherche de confiance devient un impératif pour les organisations et les employés.

L’union dans la crise

Dans ce dernier cas de figure, les mesures de distanciation sociale durent longtemps, provoquant une récession de longue durée. Néanmoins, la crise économique est partiellement amortie grâce à une solidarité internationale et un rebond de valeurs humanistes telles que le volontariat et la mise en commun de ressources pour faire face aux impacts négatifs de la pandémie.

Les banques centrales et les gouvernements accordent des aides massives en soutien aux secteurs industriels en péril pour réduire les impacts du ralentissement de l’activité. Elles peuvent en prendre le contrôle en les nationalisant. Dans un tel scenario, un investissement considérable est fait pour réduire la fracture numérique, ainsi que pour re-former les salariés des secteurs sinistrés de l’économie.

Le grand public exige de la transparence dans les plans d’action de la part des entreprises comme des administrations, alors que grandit l’expectative vis-à-vis de politiques de soutien dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ce scénario conduit également à l’émergence de partenariats public-privé pour faire face aux attentes des citoyens, et pour soutenir financièrement les secteurs scientifiques et technologiques qui sont amenés à jouer un rôle clé.

 

Personne ne peut prédire l’avenir. Il reste néanmoins raisonnable d’imaginer que la crise de la covid-19 va avoir des répercussions pendant plusieurs années, et que la tournure que prendra la conjoncture économique ressemblera à l’un des 4 scénarios présentés (ou une combinaison de certains d’entre eux).

Les organisations, qui se sont largement réinventées et simplifiées (via la transformation digitale notamment) doivent, dès à présent, prendre un temps de recul pour tirer les enseignements humains et stratégiques des événement récents pour se projeter dans “l’après” avec agilité.

Chacun de ces scénarios est une hypothèse sérieuse à laquelle se cumulent les défis écologiques dont l’importance s’accentue à mesure que les mois passent. Ils nous rappellent ainsi au caractère éminemment volatil et imprévisible de notre époque. Le monde économique est-il préparé à y faire face ? Les années à venir nous le diront.

<<< À lire également : La Pandémie Du Covid-19 A-T-Elle Bouleversé Notre Rapport Au Télétravail ? >>>

[1] Cf. Prof. Riveline, « Nomades et sédentaires, l’irréductible affrontement », Ec. Mines, 1999.