Au plus fort de la crise sanitaire du Covid-19, sans précédent dans les annales, 3,5 milliards d’individus, soit plus de la moitié de l’Humanité, se sont retrouvés confinés. Pour une partie, le confinement a été total. Sans demi-mesure. Sans possibilité d’avoir accès aux moyens de production pour les ouvriers, sans la faculté de pouvoir accéder à leurs postes de travail pour les salariés du tertiaire.

Les professions libérales, parmi les plus au contact d’autrui par nécessité dans l’accomplissement de leurs tâches, ont été empêchées dans leurs missions. Le contact avec l’autre était à proscrire, un temps du moins, celui de de la distanciation sociale (devenu physique), aux fins de casser la chaîne de transmission du virus. Mais il n’était pour autant pas possible de figer totalement, et sans visibilité sur la temporalité, une économie mondiale.


Il y a donc fallu s’adapter, faire évoluer l’archétype de travail.

Digitaliser les systèmes de production, repenser son rapport à son collègue, respecter la hiérarchie et les contraintes de son poste, bien qu’en ayant de facto, une plus grande autonomie.
Les paradigmes ont changé, et les schèmes se sont déplacés. Pour certains, avec un nombre conséquent d’avantages, pour d’autres tout autant d’inconvénients. Est-il pour autant possible de considérer que le « monde d’après » sera celui du travail à distance, de la dématérialisation des tâches, et du 100% digital ?

Le télétravail, une quasi-découverte généralisée en Europe avec la pandémie du Covid-19.

Bien qu’ancré depuis de nombreuses années dans le modèle économique anglo-saxon, le télétravail était encore peu affectionné en France, avant qu’employeurs et salariés n’y soient contraints par la situation sanitaire.

Il est intéressant de noter que la trace la plus ancienne d’un travail à distance date de 1950 où Norbert Wiener, pionnier dans l’étude de la stochastique, du bruit, et de la transmission, supervise depuis l’Europe la construction d’un bâtiment aux Etats-Unis grâce à un système de transmission de données.

Le télétravail se matérialise réellement lors de l’invention du fax et du téléphone en 1970 porté par le terme “Téléwork”, apparu pour la première fois dans un article du Washington Post. Le développement des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) dans les années 1990, intègre de façon définitive le télétravail comme nouvelle méthode de travail.

Pourtant, en 2016, si le nombre de travailleurs à distance est estimé à 86% aux États-Unis, le nombre de salariés français concernés par le télétravail n’était que de 17%.

Pour autant, en temps de pandémie, restriction de circulation et distanciation oblige, environ 5 millions de personnes ont travaillé de chez elles, selon la Ministre du Travail, Muriel Pénicaud, laquelle a vivement conseillé de faire perdurer cette modalité au moins jusqu’à l’été.

En Belgique, près de 9 employés sur 10 ont plébiscité cette nouvelle organisation du travail, décrite par l’OIT (Organisation internationale du Travail) comme « l’avenir ».

Mais cette nouvelle organisation, ; qui s’est imposée et n’a donc pu être choisie en conscience par les concernés, a nécessité quelques ajustements, et ne peut être pérenne sans un ensemble des vecteurs qui concourent à sa réussite.

La première variable est la confiance. Une confiance qui doit être bilatérale ; celle du hiérarque envers son subordonné, et réciproquement.

Il convient que l’employeur ait confiance dans le fait que, nonobstant le fait qu’il n’est pas physiquement en capacité de contrôler l’exercice de la mission qu’il lui a confiée, le salarié s’exécute avec diligence. De la même manière, le télétravailleur ne doit pas se sentir abandonné par sa hiérarchie, et doit pouvoir continuer à y avoir accès, à distance, si la nécessité s’en faisait ressentir.

La mise à disposition des ressources de l’entreprise, pour tous et partout, est également un facteur sine qua non de la réussite de cette nouvelle expérience managériale. Ainsi, les entreprises ont dû accroître la digitalisation de leurs systèmes de gestion et de leurs données, aux fins de permettre à leur masse salariale de pouvoir accéder en temps réel à tout support qu’elle jugeait utile.

Il a fallu créer des clouds, chambres virtuelles d’échanges internes à l’entreprise au sein desquelles chacun des employés pouvait piocher les éléments nécessaires à l’accomplissement de ses missions, y déposer le fruit de son travail aux fins que son collègue puisse prendre le relais, et que le hiérarque puisse en contrôler l’efficience.

La transformation numérique d’usages et d’institutions, que l’on imaginait s’étaler sur des années, va s’accélérer.

Les professionnels libéraux, qui avaient toujours été peu ou prou au fait du travail à distance, ont même dû s’y mettre, et aux administrations de référence d’y adhérer, bon gré malgré.

La télémédecine, qui jusqu’alors était sujette à caution en termes de remboursement par la Sécurité Sociale, a elle aussi explosé durant le confinement, et les barrières de distanciation physique ont encouragé son essor fulgurant. Désormais, un médecin sur trois pratique la téléconsultation, alors qu’ils étaient moins d’un sur dix à le faire au début mars. Les téléconsultations constituent dorénavant plus de 11 % de l’ensemble des consultations, contre moins de 1 % avant la crise. 
La Sécurité Sociale a d’ailleurs accepté de rembourser les consultations à distance à 100% durant toute la période de l’épidémie, et de l’aveu même de Jérôme SALOMON, Directeur Général de la Santé, réfléchit à l’inscrire durablement dans le temps. Ainsi, rien que pour la semaine du 23 au 29 mars, 486 369 téléconsultations ont été facturées à l’Assurance-maladie, contre moins de 9600 par semaine jusqu’au début mars, puis 82 134 la semaine du 16 mars, première du confinement.

Le télétravail a donc gagné un secteur aussi pointu et délicat que la médecine.

Les notaires, officiers ministériels garants de l’ordre public, eux aussi durement impactés par la nécessité de signature physique des actes aux fins de respecter les édictions légales en la matière, ont perdu 80 à 90% de leurs activité en début de pandémie. Bien qu’un mécanisme de procuration aux clercs pouvait être une solution intéressante, considérant la configuration et attendu la liberté laissée par le décret n°71-941 du 26 novembre 1971, la profession a dû s’adapter, et une ordonnance du 4 avril 2020 leur a donné la possibilité de faire signer tout acte de vente, et plus généralement tous les actes notariés sans exception, via un outil de visioconférence appelé Lifesize, permettant au notaire de recueillir le consentement des parties grâce à une connexion cryptée et sécurisée, dont le lien est adressé aux parties par email. 
Le texte est applicable pendant toute la durée de l’état d’urgence, et jusqu’à un mois après.

Il s’agit d’une véritable révolution pour des professions séculaires, habituées à peu d’évolution dans les méthodes et procédés, et qui ont dû, devant l’évidence d’un événement insurmontable, d’un cas de force majeure, dont la traduction étymologique en droit britannique signifie « la Main de Dieu », se rendre à l’évidence ; la dématérialisation des échanges et la réorganisation de l’archétype de travail, est l’avenir du modèle social du travail.

Des avantages mais aussi des inconvénients.

Sauf qu’aucun changement n’est parfait, et comme toute méthode, cette méthodologie a ses limites.

Pour l’entrepreneur de demain, le télétravail est sans conteste une optimisation réelle de son outil de travail. Moins de formation brute de capital fixe, une absence de nécessité de détenir des locaux physiques, et donc des coûts fixes considérablement réduits, une levée des restrictions géographique des embauches, et une réelle flexibilité.

En revanche pour le salarié, s’il est indubitable que le gain de temps – et l’économie de dépenses – induit par l’absence de nécessité de devoir souffrir parfois de longs et fastidieux trajets pour se rendre sur son lieu de travail et pour en revenir est un réel atout, le travail à domicile rend fragile le lien entre sphère privée et professionnelle, et peut conduire parfois au burn-out, avec une incapacité à rompre mentalement avec l’exercice de sa mission professionnelle, pour reprendre le cours de sa vie privée, au sein d’un seul et unique espace.

De la même manière, si le télétravail augmente considérablement l’autonomie du salarié, celui-ci peut être en proie au doute. Or le dialogue humain, l’intonation particulière d’un échange sur le vif, peut diminuer cet état d’anxiété et résoudre bien plus rapidement une situation emprunte d’un quelconque blocage, qui pourrait se voir immobilisée plus longtemps en cas d’impossibilité de joindre le référent ou le collègue à même d’y concourir.

Enfin, la dématérialisation du lien physique peut provoquer pour certain un sentiment d’exclusion, d’individualisation et de repli sur soi, à l’inverse de ce qu’apportaient les open spaces et les espaces de coworking qui avaient le vent en poupe depuis quelques années, où le leit-motiv était la multiplication des échanges et du lien social.

Dichotomie d’une société en constante évolution qui veut avoir le monopole du contrôle, mais où pourtant l’ordre naturel, seul, décide des tournants qu’elle doit prendre.

Enfin, il demeure une ultime réserve, attenante au secteur secondaire. La seule manière dans le secteur industriel de dématérialiser les tâches, serait de recourir massivement à la robotisation. Et cette transformation devra alors induire une vague massive de reconversions, qui laisse présager d’un bouleversement plus grand encore pour les salariés concernés.

 

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