Tim Bajarin est l’un des rares experts de la Silicon Valley à être né et à avoir vécu dans cette région toute sa vie. Durant son enfance, la Silicon Valley était principalement composée de terres agricoles et la région était célèbre dans le monde entier pour ses vergers de cerisiers, d’abricotiers, de poiriers et de pêchers ainsi que pour ses dizaines d’usines de conditionnement et de mises en conserve de ces mêmes fruits pour les grandes marques. Ce n’est que quelques années plus tard que la Silicon Valley est devenue le cœur de la technologie mondiale. En tant que natif de la région et expert en technologie, Tim Bajarin a souvent dû faire face aux questions concernant le rôle de la Silicon Valley dans le développement des entreprises technologiques et la culture imprégnant les modes de vie de la région. Toutefois, la question la plus récurrente concerne la mort imminente de la Silicon Valley. Le sujet n’est pas récent (l’Insead publiait un rapport fin 2018), mais Tim Bajarin estime que la région n’a certainement pas dit son dernier mot.

 

Récemment, nombreux sont ceux qui suggèrent que la Silicon Valley vit ses dernières heures. Ces allégations sont liées à plusieurs rapports selon lesquels la population fuit la région pour diverses raisons. Néanmoins, ces rapports occultent le fait que ces 20 dernières années de nombreuses personnes ont quitté leur région d’origine pour s’installer dans la Silicon Valley. Ce phénomène s’est accéléré avec l’explosion de la bulle Internet et a atteint son apogée au cours des dix dernières années avec le développement de l’industrie numérique.

Selon Tim Bajarin, il est compréhensible que les personnes ayant quitté leur région d’origine pour s’installer dans la vallée aient des difficultés à s’adapter à une culture radicalement différente. Ainsi, il est normal que ces personnes désirent retourner auprès de leurs proches et retrouver leurs habitudes de vie. Par ailleurs, avec la pandémie de covid-19 et la mise en place du télétravail, ce désir est d’autant plus amplifié. Cela étant, ceux qui proclament la mort de la Silicon Valley ou qui estiment qu’un exode total est inévitable oublient une donnée essentielle.

La pandémie de covid-19 a obligé les entreprises à adopter davantage de solutions numériques et à transformer leurs modes de fonctionnement. Pour les personnes qui retournent dans leur région d’origine pendant cette période, cela leur permet de retrouver leurs racines tout en conservant leur emploi. Pour Tim Bajarin, c’est une bonne nouvelle pour les personnes ne souhaitant pas rester dans la baie de San Francisco et désirant s’installer ailleurs. Toutefois, ce supposé exode n’en est pas vraiment un. De nombreuses données, dont celles du United States Postal Service (USPS, service postal gouvernemental des États-Unis), montrent que la plupart des personnes quittant San Francisco déménagent vers d’autres comtés de la baie et donc restent en Californie.

Tim Bajarin n’est pas contre l’idée que d’autres « silicon valleys » fleurissent ailleurs, mais il reconnait la difficulté d’un tel phénomène en raison de la culture qui s’est développée dans la baie de San Francisco. Cette culture remonte à la Seconde Guerre mondiale et aux recherches sur les technologies de défense menées par les universités de Stanford, Berkeley et par d’autres institutions locales. Selon Tim Bajarin, une personne qui ne vit pas ou qui n’a jamais vécu dans la région, et qui ne travaille pas dans le domaine des technologies, aura des difficultés à comprendre la culture de cette région. Cette culture est propre à la Silicon Valley et ne se retrouve dans aucun autre institut universitaire de technologie, entreprise ou start-up ailleurs dans le pays, que ce soit à Seattle, à Austin, à New York ou à San Diego.  

Chaque ville américaine possède sa propre culture. Los Angeles est célèbre pour le divertissement, New York est la place boursière et Washington est le cœur politique du pays. À San Francisco, la culture repose sur les technologies. Ainsi, de la même matière qu’il n’existe pas d’autres villes comme Hollywood, New York ou Washington, il est difficile d’imaginer qu’une autre Silicon Valley voit le jour ailleurs. La seule région proche de la culture présente dans la baie de San Francisco est la région d’Austin au Texas. Cette dernière, bien que résolument ancrée dans le domaine des technologies, est bien loin derrière la Silicon Valley en matière de création de start-up disposant d’un financement capital-risque.

Dans toutes les régions citées en exemple par Tim Bajarin, un véritable écosystème s’est enraciné. Le capital, le talent, l’expérience, l’ambition, et bien d’autres attributs encore, sont présents en grande quantité et centralisés dans ces régions. Pour chacune d’entre elles, il a fallu des décennies, et parfois même plus, pour construire un tel écosystème qui permet d’identifier leur domaine d’expertise. C’est ce qui rend une région attrayante pour les personnes souhaitant se lancer dans un domaine particulier. Ainsi, une personne qui veut se lancer dans le divertissement se rend à Los Angeles. Si cette personne veut commencer une carrière en politique, elle se rend à Washington et généralement, quand elle souhaite travailler dans la finance elle va à New York. De ce fait, pour travailler dans les technologies il faut aller dans la Silicon Valley.

Un autre indicateur montre que la Silicon Valley ne cesse de se développer. Selon un article de Market Watch, l’empreinte des grandes entreprises technologiques a augmenté malgré les retards de construction liés à la pandémie. En effet, la Silicon Valley n’a jamais vu autant de constructions de nouveaux locaux et de nombreux projets sont en cours de réalisation, que ce soit pour de grands groupes comme Google ou pour de plus petites entreprises.

Pour Tim Bajarin, il est certain que d’autres cœurs technologiques verront le jour dans d’autres régions, néanmoins il sera difficile de recréer la culture présente dans la Silicon Valley. C’est la raison pour laquelle il est prématuré d’annoncer la mort de cette région tant qu’une nouvelle génération de talents n’aura pas créé ailleurs, et à l’identique, le même esprit d’innovation présent dans la Silicon Valley.

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Tim Bajarin