Plus personne ne s’en cache. Le confinement, en mettant à l’arrêt notre activité productive économique pendant des semaines entières, risque bien de provoquer une crise sociale mondiale. A moins que les filets de sécurité mis en place par les Etats et qu’un supplément de coopération internationale ne viennent amortir un choc qui s’annonce considérable. Car désormais, c’est un demi-milliard d’habitants qui pourraient basculer dans la pauvreté, principalement dans les pays à bas revenus, mais pas seulement.

En tablant sur un recul du produit intérieur brut mondial de -3% en 2020, le Fonds monétaire international (FMI) affiche clairement la couleur : la crise sera beaucoup plus violente que lors de la récession de 2008-2009 au cours de laquelle la croissance n’avait dévissé que de -1,7%.


Le choc économique sera violent et n’épargnera personne, pas même la zone euro dont le repli pourrait atteindre cette année -7,7% selon la commission européenne.

Il sera également durable : les économistes de la Banque Centrale Européenne (BCE) indiquent qu’il faudra bien trois ans aux dix-neuf pays partageant la monnaie unique pour récupérer entièrement.


Comment dans ce nouvel environnement économique et financier très dégradé imaginer que ce ne soit pas les plus faibles qui payent le plus lourd tribut à cette dégradation sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ?

Selon toute vraisemblance, la crise va commencer à s’en prendre d’abord à ceux qui vont perdre leur emploi et pourraient entrer dans la précarité, mais elle devrait aussi exiger d’importants sacrifices de la part de ceux qui seront amenés à le conserver, aggravant aussi la situation de ceux qui en sont durablement exclus.

Premières victimes : les salariés que la pandémie va exclure du marché du travail, au moins jusqu’à ce que les activités marchandes connaissent un rebond, sans doute pas avant 2022 voire 2023.

Aux Etats-Unis, ce sont déjà 20,5 millions d’emplois qui ont disparu en avril dernier, suscitant une envolée massive du chômage qui a atteint 14,7% de la population active, alors que le pays affichait le quasi-plein-emploi encore deux mois plus tôt. 200 millions de Chinois auraient également été contraints d’abandonner leur activité.

Une avalanche d’inscriptions aux guichets gérant les demandeurs d’emplois qui n’est pas encore visible sur notre continent, dont le marché du travail est en moyenne moins flexible et qui a davantage recouru – à l’instar de la France- au chômage partiel (qui concerne presque 1 Français sur 2).

Mais les experts s’accordent à penser que les statistiques du chômage pourraient s’emballer, y compris au sein de l’Union européenne, dès le second trimestre. L’OFCE a par exemple mentionné l’hypothèse d’une élévation de + 460 000 de la cohorte des demandeurs d’emplois dans l’hexagone dans les semaines qui suivront la fin du confinement.

Cette population ne sera pas la seule à subir les conséquences terribles de la crise. Car un certain nombre de salariés ne conserveront leur emploi qu’au prix d’une dégradation de leur niveau de rémunération, voire de leurs conditions de travail.

Dans une Amérique qui fait feu de tout bois pour limiter la casse économique, beaucoup d’entreprises se sont déjà résolues à pratiquer des coupes dans les salaires. Ainsi General Motors a, par exemple, demandé à ses 69 000 salariés, cols blancs, de réduire leur salaire de 20%. A priori temporairement, car beaucoup de dirigeants américains parient encore sur un retour assez rapide à la normale.

On doit s’attendre à d’autres efforts encore. Au-delà de l’appel récent du MEDEF et de deux organisations représentatives de salariés en France (CFDT et CFTC) à une reprise rapide du travail, l’institut Montaigne plaide dans une note publiée le 6 mai dernier pour un relèvement des heures de travail pour faire face à la crise. Une mesure qui pourrait en effet rapporter un regain de croissance bienvenu, puisque d’après le Think tank libéral qui cite l’Insee, « travailler un jour ouvré supplémentaire accroît l’activité en moyenne de 0,07 point de PIB par semaine ».

Autant de mesures qui devront faire l’objet d’un dialogue social renforcé à l’échelle des entreprises, ce que permettent voire encouragent les Ordonnances Travail, adoptées à la fin de l’année 2017.

Des pertes d’emplois massives. Des intérimaires non renouvelés. Des conditions de travail moins favorables pour ceux qui conserveront leur job. Un statut dégradé pour les titulaires de “bullshit jobs”, théorisés par l’anthrologue américain David Graeber. Des jeunes diplômés qui, à l’automne 2020, vont trouver un marché de l’emploi à l’arrêt. Les conséquences en chaîne du covid-19 sur le plan social ne s’arrêteront hélas pas là.

Une partie de la population des pays les plus pauvres, et sans doute même aussi une frange de ceux résidant dans les pays développés, se trouvera aussi résolument et durablement écartée du marché du travail. Car la pandémie devrait encore renforcer la prépondérance du digital dans les activités humaines, excluant de facto de l’emploi tous ceux et toutes celles n’y ont pas accès.

Dans un entretien au journal Les Echos le 8 mai dernier, l’intellectuel israélien Yuval Noah Harari le reconnaissait à demi-mot : « cette crise pourrait bien accélérer le remplacement de nombreux emplois par les robots et les ordinateurs ». Exit les millions de personnes non formées aux nouvelles technologies. Elles pourraient basculer dans une certaine forme d’« inutilité sociale », répète le professeur d’Histoire à l’université de Jérusalem, qui s’était déjà ouvert de ce risque dans « 21 leçons pour le XXIème siècle » (2018).

Tout mène en effet à croire que la crise va mettre à rude épreuve les acquis sociaux. Emmanuel Faber, le PDG de Danone, n’a pas dit autre chose lorsqu’il s’est exprimé devant les Sénateurs la semaine dernière, lançant même un avertissement qui en dit long sur l’accélération des mutations à l’oeuvre dans les entreprises : « Il va falloir faire des arbitrages sur les flexibilités dont l’économie aura besoin. La préparation des salariés passe entre autres par un programme qui enjambe le court terme pour inventer les emplois de demain, car le chômage risque d’être un sujet de fragmentation sociale terrible d’ici à deux ans ».

La fracture numérique sera, à l’évidence, un déterminant très fort de la segmentation sociale de demain.

Face à toutes les menaces d’effondrement puis d’explosion sociale auxquelles la crise actuelle nous expose, la mobilisation devra être non seulement rapide, mais bien ciblée et innovante.

S’agissant de la population qui parviendra à conserver son emploi dans les prochains mois et les prochaines années, le risque est grand que les sacrifices attendus voire exigés (baisse de rémunération, augmentation des heures travaillées, adaptation plus rapide aux nouvelles technologies…) n’apparaissent bientôt comme de nature à aggraver les divergences entre dirigeants et collaborateurs.

C’est pourquoi, il serait utile de repenser les accords de performance collective (APC) qui autorisent depuis les Ordonnances « Pénicaud » l’employeur à modifier les conditions de travail des salariés (rémunération, temps de travail…) sans avoir à justifier de difficulté économique, pour les transformer en un outil collaboratif en temps de crise.

L’année 2020 devra être également marquée par la réouverture d’un débat sur le partage des richesses. Depuis les années 1980, le partage de la valeur ajoutée dans les pays occidentaux -quoi que dans une moindre mesure en France- s’est progressivement déformé au détriment des salariés dans le cadre d’un capitalisme actionnarial qui a privilégié le gonflement des dividendes. Le retour à un compromis capital/salaires comme celui qui avait fonctionné au temps des « Trente Glorieuses » (1945-1974) sera un moyen de contenir les tensions sociales et d’aller vers un meilleur alignement des intérêts stratégiques autour de l’employeur. Si les salariés contribuent au redressement des comptes de leur entreprises en post-covid, quoi de plus légitime que de mieux les associer, non seulement aux résultats (intéressement, participation) mais aussi aux décisions (actionnariat salarié) ?

La capacité du capitalisme à surmonter ses contradictions et ses crises en dépend.

Sa résilience sera également tributaire de l’aptitude de notre modèle économique à prévenir la relégation sociale de celles et ceux qui seront privés d’emplois dans les prochains mois, soit ponctuellement du fait de la crise, soit durablement parce qu’ils seront victimes de la fracture digitale.

Notre société ne peut plus admettre qu’on laisse tomber qui que ce soit dans le trou du « donut », si cher au cœur de l’économiste britannique Kate Raworth. Elle doit veiller à ce que chacun, même s’il a perdu son emploi, puisse accéder aux droits fondamentaux : accès à la nourriture, à l’eau, aux soins, à l’expression politique, etc.

Or, il y a fort à craindre que beaucoup de Français, avec un taux de chômage qui remontera aux voisinages de 15% (contre un peu plus de 8% avant la crise) ne retombent au niveau des seuils de pauvreté qu’atteignaient déjà 9,3 millions de personnes en 2018 selon l’Insee.

Il nous appartient donc de compléter les protections sociales actuelles par de nouveaux remparts contre la pauvreté dont l’urgence se fait chaque jour davantage sentir. Ces nouveaux boucliers ne devront d’ailleurs pas nécessairement prendre la seule forme d’un soutien financier.

Le soutien monétaire est probablement utile ponctuellement en temps de crise. Le versement à chaque citoyen d’un chèque de 850 euros comme cela a été fait au Japon ou de 3 000 dollars par foyer aux Etats-Unis ne saurait tout résoudre. Et le coût pour les finances publiques de ce déversement de liquidités sur la population, qui relève de la « monnaie hélicoptère », est évidemment coûteux pour les finances publiques : il a été estimé à 102 milliards d’euros par exemple au pays du soleil levant…

C’est pourquoi, d’autres solutions innovantes relevant d’une approche non monétaire doivent être aussi recherchées. L’approche d’un « service universel de base », offrant l’accès libre pour les plus démunis à un panier de services (hébergement, transports, crèches, formation au numérique…) participe de cette vision en termes d’aide, qui ne confine pas à l’assistanat, puisqu’elle permet aussi à leurs bénéficiaires non seulement de mener une vie digne mais aussi de garder l’espoir, en élevant leur niveau de qualification dans le cas de formation gratuite aux savoirs digitaux.

Toutes les bonnes idées pour éviter le basculement d’une partie de notre population privée d’emplois vers l’exclusion sociale devront être étudiées et priorisées dans les prochains mois, probablement à l’occasion d’Etats généraux de la « confiance économique et sociale » que j’appelle de mes vœux : de la « garantie universelle des loyers » proposée par le Secrétaire national d’Europe Ecologie- Les verts, Julien Bayou, jusqu’à l’idée du « revenu minimal automatique » (ou garanti) que propose l’économiste de Sciences Po, Julia Cagé, en faveur des salariés précaires, intérimaires ou auto-entrepreneurs, qui n’ont pu au cours des dernières semaines bénéficier du chômage partiel…

On peut voir le monde de l’après-coronavirus de bien des façons.

Quelques vendeurs de rêve évoquent une reconstruction heureuse, voire béate.

D’autres, sans trop y croire, convoquent -pour réussir « l’après »- un nouveau retour à l’Etat-providence ainsi qu’une coopération exemplaire entre les Etats pour présider ensemble aux destinées contrariées de notre planète.

Il en est même, comme l’écrivain Michel Houellebecq, pour nous prédire un avenir funeste. « Le monde d’après sera le même, avertit le prix Goncourt 2010, en un peu pire ».

Rien n’est en fait écrit et c’est à nous de donner tort à l’auteur de Sérotonine (2019), en lui montrant que l’humanité sait apprendre de ses erreurs. Yuval Noah Harari ne prédit pas la fin de l’espèce humaine à cause du virus. Mais son expansion.

Ce que j’appelle de mes vœux, c’est aussi une expansion. Mais une expansion solidaire.

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